SwissLeaks: «Mohammed VI intéresse nos lecteurs»

SwissLeaks: «La stratégie des autorités marocaines pour nous dissuader n'est pas efficace»

Dans le cadre de l'enquête du Monde sur l'affaire « SwissLeaks », le journaliste Fabrice Lhomme a consacré un article aux comptes que Mohammed VI détient à l'étranger et à la fortune de la famille royale. Interview.

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Mohammed VI-Le-Monde
Capture d'écran de l'article sur le site du Monde.

Fabrice Lhomme est l’un des deux journalistes du Monde, avec Gérard Davet, à avoir signé l’enquête, publiée dimanche 8 février sur le site du quotidien français Le Monde, sur « un vaste système d’évasion fiscale accepté, et même encouragé, par l’établissement britannique HSBC, deuxième groupe bancaire mondial, par l’intermédiaire de sa filiale suisse HSBC Private Bank ». Au sein de ce dossier, les deux journalistes, en collaboration avec le journaliste Ahmed Reda Benchemsi, ont consacré un article à Mohammed VI.

Intitulé SwissLeaks’: Sa Majesté Mohammed VI, client numéro 5090190103 chez HSBC, il révèle que « la famille royale marocaine comptait parmi les clients de HSBC Private Bank » à Genève. L’article indique qu’un compte bancaire au nom de « Sa Majesté le roi Mohammed VI », codétenu avec son secrétaire particulier, Mounir El-Majidi, a contenu jusqu’à « 7,9 millions d’euros entre entre l’automne 2006 et le 31 mars 2007 », et s’interroge sur sa légalité, ainsi que sur celle des comptes de Moulay Rachid et de Lalla Meryem. Enfin, les journalistes évoquent le mystère des holdings royales, notamment celles qui contrôlent la Société nationale d’investissement (SNI).

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La veille de la parution de votre article sur les comptes bancaires de la famille royale en Suisse, avait été annoncée pour ce lundi 9 février une rencontre entre le roi Mohammed VI et le président français François Hollande, scellant le rapprochement des deux pays après presque un an de brouille diplomatique. Ce timing est-il délibéré ?

Fabrice Lhomme : Non. Je n’ai appris qu’hier (dimanche, ndlr) que cette rencontre avait été organisée. Vous ne seriez pas obligé de me croire si cette opération (de révélations sur les comptes bancaires secrets de plus 106 000 personnalités politiques, économiques et publiques à travers le monde, ndlr) n’avait été organisée avec 55 médias internationaux, avec une date de publication internationale décidée depuis longtemps.

Quand avez-vous commencé votre enquête ?

Nous enquêtons sur les activités de la banque HSBC depuis 2009. Et au début de 2014, Le Monde a publié une enquête sur les fraudeurs français qui détenaient des comptes en Suisse. Suite à la parution de cet article, une source nous a proposé des informations bien plus étendues, révélant une fraude d’ampleur mondiale. Nous avons alors partagé ces informations avec plusieurs dizaines d’autres médias, choisis et coordonnés par le consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ).

Une grande partie de votre article « lève le voile » sur les sociétés et holdings royales et princières qui contrôlent la SNI. Un montage financier qui avait déjà été révélé dans une enquête publiée dans le numéro 573 de TelQuel, en mai 2013.

Il est probable qu’il y ait des éléments déjà connus dans l’article, notamment des informations sur les soubassements de la fortune du roi. Mais ces éléments ne sont pas les plus importants pour nous. D’ailleurs, le roi Mohammed VI est loin de tenir une place centrale dans notre enquête, c’est même un point mineur du dossier.

Pourquoi lui avoir consacré un article en particulier ? Comment avez-vous choisi les personnalités que vous avez épinglées ?

On a choisi d’évoquer les personnalités les plus renommées et qui intéressent le plus nos lecteurs. Concernant Mohammed VI, notre choix se justifie par les liens particuliers et privilégiés entre le Maroc et la France, ainsi que leur longue histoire commune. Enfin, il y a une importante communauté marocaine ou d’origine marocaine établie en France. C’est aussi pour cela que Mohammed VI intéresse nos lecteurs. D’ailleurs dans chaque pays, les médias ont choisi de mettre en exergue des personnalités différentes.

Votre collègue Gérard Davet a évoqué dans la presse des « lettres extrêmement menaçantes d’un point de vue juridique envoyées par le roi du Maroc ».

Oui, avant la publication des articles, nous avons reçu des mises en garde envoyées par lettre recommandée dans lesquelles les avocats de la famille royale, Me Hicham Naciri et Me Aurélien Hamelle, nous avertissaient d’un « nous nous réservons le droit de vous poursuivre » si l’on publiait cet article.

Le 4 février, le site d’information Le360.ma avait publié un article révélant et critiquant l’enquête que vous avez menée sur le roi Mohammed VI et la famille royale…

Derrière notre enquête, contrairement à ce que certains ont pu penser, il n’y a aucune volonté d’épingler délibérément une personne en particulier. Il s’agit seulement d’un article, au sein d’un gros dossier de douze pages. Et 8 autres pages sont prévues demain (10 février). On a mis en lumière un système de fraude et on l’a illustré avec des exemples « symboliques » qui intéressent nos lecteurs : des footballeurs (Christophe Dugarry, ndlr), des artistes (Gad Elmaleh, ndlr), des personnalités politiques, etc.

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Comptez-vous faire d’autres révélations sur la famille royale. Avez-vous d’autres éléments sur leurs comptes bancaires et activités ?

Je ne commente pas les articles ou enquêtes qui ne sont pas encore publiées. Je ne vais pas dévoiler les cartes que j’ai en main avant de jouer. Mais je peux dire que la stratégie des autorités marocaines d’essayer de faire pression sur nous (avec Gérard Davet et Ahmed Reda Benchemsi, ndlr) est loin d’être la meilleure façon de nous inciter à arrêter notre enquête. Au contraire.

Sur la page consacrée au Maroc dans l’affaire SwissLeaks sur le site de l’ICIJ, il est indiqué que plus de 200 Marocains détenaient des comptes chez HSBC Private Bank en 2007. Quel est leur profil ? Savez-vous qui possédait le compte sur lequel se trouvait plus de 70 millions de dollars ?

Non, je n’ai pas plus d’informations sur les autres comptes détenus par des Marocains. Pour l’instant, on a travaillé surtout sur la famille royale. On ne pouvait pas étudier tous les comptes, il y a trop d’informations. On a choisi Mohammed VI et ses frères et sœurs pour les raisons que je vous ai dites. Mais cela ne veut pas dire que nous n’allons pas nous intéresser aux autres données…

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