Décalages. Du pain et des jeux

Par Souleïman Bencheikh

Loin de mettre en avant les forces vives du Brésil, la coupe du monde risque fort de souligner ses faiblesses.

Le monde s’apprête à entrer, comme tous les quatre ans, dans une frénésie bien particulière. A partir du 12 juin prochain, les meilleures équipes de football du monde se défieront au Brésil au cours de l’événement sportif le plus suivi de la planète. Tout est a priori réuni pour faire de cette Coupe du Monde un véritable succès. Le Brésil n’est-il pas la patrie d’adoption du foot ? Le ballon rond n’y incarne-t-il pas plus qu’ailleurs à la fois le rêve individuel de réussite et l’espoir collectif de communion populaire ? Jusqu’à il y a peu, un sixième sacre, à domicile qui plus est, était assurément la promesse de jours heureux pour le Brésil. Mais voilà que la grogne sociale a pris une tournure politique, que la politique a déteint sur le sport et menace aujourd’hui de toucher l’économie. Au vu des manifestations qui rythment l’actualité brésilienne depuis près d’un an, le gouvernement a revu ses ambitions à la baisse. Il ne semble plus espérer que l’effet Coupe du Monde se traduise par le gain d’un demi-point de PIB et se contenterait bien d’une simple accalmie dans le climat social orageux que traverse le pays.

Il y a sept ans, lorsque le Brésil remportait le droit d’organiser la Coupe du Monde sur ses terres, la planète foot n’avait rien trouvé à y redire. C’était un deal win-win. Un pays-continent qui voyait l’avenir en rose, faisait son entrée dans le club des grandes puissances économiques, avec un taux de croissance du PIB qui a culminé à 7,5 % en 2010, jusqu’à se hisser au rang de sixième économie mondiale en 2011 ; des sponsors alléchés par l’immense fête populaire et médiatique que promettait d’être l’événement ; des investisseurs locaux et internationaux appâtés par le miracle économique brésilien ; et un peuple bien sûr qui, comme toujours, rirait et danserait en l’honneur des dieux du stade. Sauf que les Brésiliens d’aujourd’hui ne sont plus la plèbe romaine de naguère. Ils ne sont plus de ceux à qui l’on distribue du pain et des jeux pour calmer leur colère. Ni l’un ni les autres ne suffisent plus. Il faut croire que les peuples ne se contentent plus de manger et de jouer. Ils ont l’outrecuidance de vouloir penser, posséder, se déplacer, rêver… Les arènes modernes sont même devenues la tribune idéale du faible qui veut défier le fort. En fait, loin de mettre en avant les forces vives du Brésil, la Coupe du Monde risque fort de souligner ses faiblesses, au premier rang desquelles des inégalités criantes, des investissements sociaux insuffisants et un manque de volonté politique en matière de grands projets.

La grande fête à laquelle nous invite le Brésil peut-elle avoir un effet boomerang inédit ? Le pays pourrait-il en ressortir avec une image internationale dégradée ? Bien sûr, rien n’est encore scellé. Mais notre cher royaume, ce « Brésil de l’Afrique » qui, dans quelques mois, organisera NOTRE Coupe d’Afrique des nations, a déjà une leçon à retenir de l’aventure brésilienne : il ne suffit pas d’organiser SA compétition sportive pour escompter des retombées positives, encore faut-il pouvoir remporter la bataille de l’image dans un climat social tendu. En janvier 2015, le Maroc jouera gros quand les caméras africaines, voire du monde, seront braquées sur lui. La bataille se jouera autant sur les terrains de foot que dans les officines d’intelligence économique. L’objectif ne sera pas seulement d’obtenir le meilleur résultat sportif possible, mais également de faire de la CAN 2015 un instrument de rayonnement diplomatique… ou tout du moins, éviter d’en faire un fiasco médiatique.

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