Découverte. Nos ancêtres bidaouis

Par Clair Rivière

Il y a un million d’années, des hommes vivaient déjà à Casablanca. Les traces de leur passage dans la métropole, retrouvées par les archéologues, sont les plus vieilles du Maroc.

Ils habitaient à deux pas du Morocco Mall, dans un Casablanca sans embouteillage, au bord d’un lac fréquenté par des hippopotames. Entourés d’éléphants, de gazelles et d’antilopes, ils évoluaient dans un paysage qui ressemblait sans doute à la savane est-africaine. Ces hommes ne maîtrisaient pas encore le feu, mais ils avaient déjà une pensée réfléchie. La preuve : ils savaient fabriquer des outils. Taillés dans la pierre, ces couteaux rudimentaires leur servaient certainement à découper de la viande, qu’ils avaient chassée ou charognée. Fabriqué il y a près d’un million d’années, cet attirail minéral est l’unique trace qu’ils nous ont laissée. Découvert dans la carrière Thomas I, tout près de la fourrière de Hay Hassani, il constitue, à ce jour, le plus ancien témoignage d’activité humaine retrouvé au Maroc. Quant aux plus vieux restes humains du pays, ils ont été retrouvés dans la même carrière, et dateraient d’au moins 600 000 ans. Casablanca, la métropole la plus moderne du Maroc, est donc celle qui abrite son patrimoine humain le plus ancien. Un gisement archéologique d’importance, connu de scientifiques du monde entier.

Toutes ces découvertes, les chercheurs les doivent à la construction du port, au début du siècle dernier. Pour alimenter les chantiers en matériaux de construction, on décide alors de creuser des carrières. A quelque vingt mètres sous terre, des niveaux géologiques très anciens, comportant de nombreux fossiles, sont ainsi mis au jour. Ils suscitent l’intérêt de géologues et d’archéologues étrangers – amateurs d’abord, professionnels ensuite – qui ne fouillent que quand les exploitants des carrières le leur permettent.

L’Homme de Sidi Abderrahmane

Et en 1955, le professeur Pierre Biberson découvre un premier reste humain, dans la carrière de Sidi Abderrahmane, au sud-ouest de la ville. C’est un fragment de maxillaire (os de la mâchoire sur lequel sont fixées les dents), vieux d’au moins 300 000 ans. Son heureux propriétaire deviendra célèbre sur le tard, sous le nom d’ “Homme de Sidi Abderrahmane”. Puis les découvertes s’enchaînent : en 1969, un lycéen découvre par hasard un autre fragment de mâchoire dans la carrière Thomas I, située dans la même zone urbaine. Trois ans plus tard, des fragments de face, et une dizaine de dents sont trouvés à Oulad Hamida I, une carrière voisine. Enfin, de 1994 à aujourd’hui, les chercheurs marocains et français du programme de coopération archéologique de Casablanca ont mis au jour plus d’une dizaine de nouveaux restes humains. Ce sont principalement des dents (très résistantes à l’épreuve du temps), des fragments de mâchoire et des vertèbres. Les plus anciens vestiges, une mandibule (mâchoire inférieure) et un fragment mandibulaire, âgés d’au moins 600 000 ans, auraient appartenu respectivement à une femme et à un enfant.

Mais qui étaient donc ces êtres humains, qui sont les plus vieux habitants connus de Dar El Baida ? Ils n’étaient pas des Homo Sapiens comme nous, et appartenaient à une espèce antérieure. Ils étaient peut-être nos ancêtres –ou les cousins de nos ancêtres. Aujourd’hui, les paléoanthropologues les appellent Homo Rhodesiensis, une espèce qui tire son nom d’un crâne trouvé en Rhodésie du Nord – l’actuelle Zambie. Il s’agit d’une sorte d’Homo Erectus (“homme érigé”, qui se tient parfaitement debout) évolué : une espèce intermédiaire entre l’Homo Habilis (“l’homme habile”, qui sait se servir d’outils évolués) et l’Homo Sapiens (“homme savant”, c’est-à-dire l’homme moderne, apparu il y a environ 200 000 ans).

Concrètement, à quoi ressemblait leur vie quotidienne ? “On n’en sait pas grand-chose”, admet Abderrahim Mohib, chercheur à l’Insap (Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine) et codirecteur de la mission archéologique “Préhistoire du Grand Casablanca”. “Ils chassaient, mais on n’a pas de traces évidentes de leur manière de chasser, poursuit-il. Ils charognaient derrière les prédateurs, ils cueillaient des fruits sauvages. A Casablanca, on n’en a pas encore de preuve, mais ailleurs dans le monde, on a trouvé des traces. Par contre, on est sûr que les hommes de l’époque ont utilisé leurs outils pour des activités de boucherie, parce qu’on a retrouvé des traces de coupe sur des os d’animaux.” En fait, les chercheurs naviguent entre plusieurs types d’informations : ce qu’ils savent, ce qu’ils déduisent et ce qu’ils peuvent imaginer.

Des pingouins à Casablanca

Etant donné qu’ils n’ont retrouvé aucune trace de feu dans les sites datant de plus de 500 000 ans, les scientifiques supposent que les humains d’alors ne le maîtrisaient pas encore. Autre exemple : dans la carrière d’Ahl Loghlam, au sud-est de Casablanca, non loin de Tit Mellil, les archéologues n’ont pas retrouvé de restes humains. Dans la mesure où le gisement (qui date de 2,5 millions d’années) contient plus de 4000 fossiles, dont 80 espèces de vertébrés, les chercheurs imaginent que cette absence n’est pas due au hasard des fouilles, mais au fait que l’homme, peut-être, ne s’était pas encore installé à Casablanca. Quoi qu’il en soit, la faune retrouvée à Ahl Loghlam est étonnante en elle-même : les chercheurs y ont reconnu un guépard, un tigre à canines en sabre, un rhinocéros, un hipparion (ancêtre du cheval à trois doigts par patte, au lieu d’un sabot), une autruche, un morse et même… un pingouin !

Mais de nombreuses questions restent toujours en suspens. L’homme a-t-il vraiment habité les grottes où on a retrouvé des restes humains, sachant qu’on a aussi retrouvé des restes dans des sites de plein air ? Ces restes humains ont-ils été introduits dans les grottes par des carnivores qui auraient dévoré nos ancêtres ? Les scientifiques se le demandent sérieusement. Certaines réponses se cachent peut-être tout près, sous les remblais des carrières fouillées. Abderrahim Mohib est plein d’espoir. “On espère tomber sur un reste plus complet d’Homo Rhodesiensis, pourquoi pas un crâne ? ça nous permettrait de trouver des fonds auprès des instituts scientifiques qui s’intéressent à l’évolution humaine. On aimerait aussi trouver un reste humain dans la zone qui date d’un million d’années : un reste témoin de ceux qui ont taillé les plus vieux outils retrouvés au Maroc”.

 

Zoom. Galères d’archéologues

Dur, dur, de faire de l’archéologie dans une ville en plein boom immobilier. Depuis un siècle, de nombreux vestiges ont disparu au cours de l’exploitation des carrières. La grotte de l’ “Homme de Sidi Abderrahmane”, par exemple, a été détruite. Et les archéologues ont beau faire des tournées de prospection sur les chantiers de construction (à Dar Bouazza, ils ont trouvé de vieux restes de gazelle dans la cave qu’un particulier se faisait creuser), moult témoignages du passé leur filent sous le nez. Et même si les principales carrières fouillées ne sont plus exploitées, elles ne sont pas pour autant hors de danger. à Sidi Abderrahmane, les eaux usées et les ordures du bidonville attenant finissent dans le site archéologique. Ce qui, d’après Abderrahim Mohib, oblige les chercheurs à consacrer plusieurs jours de leurs deux missions annuelles à nettoyer les lieux avant de commencer leur travail scientifique. La solution existe pourtant, avec le projet, lancé en 1993, de construction d’un parc touristique archéologique, situé à Sidi Abderrahmane, dans une zone attractive, près de la Corniche, du parc de loisirs Sindibad et du Morocco Mall. Il permettra de préserver les lieux, de poursuivre les recherches et de faire partager les connaissances au public… s’il finit par voir le jour.

 

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