Ce Maroc-là !

Par Karim Boukhari

Je sais bien que le parti pris de mettre en avant le rappeur Mouad L7a9ed, emprisonné pour avoir défié la monarchie avant d’être relâché sans avoir été blanchi (lire le dossier p. 22), est de nature à surprendre quelques-uns parmi vous. Mais voyons, pourquoi lui et pourquoi pas les autres ? Qui est-il, et que vaut-il au fond, pour que l’on s’attarde tant sur son cas et qu’on en fasse, pour reprendre l’expression d’un internaute, “tout un fromage” ?
Ce choix, je l’assume personnellement et complètement. L’histoire de ce fils du peuple résume à elle seule les mutations du Maroc actuel. Elle peut servir de passerelle au Maroc d’en haut pour tenter de comprendre le Maroc d’en bas. Mes amis, je vous le dis, cette histoire mérite votre attention.

Il y a d’abord la personnalité de Mouad. Voilà un enfant des quartiers pauvres qui ressemble aux ultras qui vous font peur à la sortie du derby Wydad – Raja. Il est le portrait craché d’un candidat à l’immigration clandestine, ou du garçon de café né pour servir sans se faire remarquer. Eh bien, Mouad, 24 ans au compteur, n’a pas d’argent en banque, pas de grand diplôme, pas de maison, à peine le Smig, une casquette de djeun’s vissée sur le crâne, mais il a une conscience politique. Il est rappeur amateur la nuit et obscur ouvrier le jour. Il est dans la débrouille. Et il pense ! Il refuse qu’on lui dise : “Tais-toi, tu es pauvre et peu lettré, tu n’as pas les armes, tu n’as pas le droit”. Parce qu’il a les armes qu’il s’est fabriquées et il a le droit qu’il a arraché. Le jeune homme est dans ce qu’on peut appeler une positive attitude, il a la posture citoyenne, il est un individu. Il s’est bagarré pour être tout cela et il n’a pas l’intention d’y renoncer. Il est dans le combat d’exister et il est dans le vrai. Il a tout du parfait bon à rien mais il se trouve qu’il est bon à quelque chose. Parce qu’il l’a voulu et il en a décidé ainsi. Et ça, il ne le doit à personne.
Il y a ensuite la mobilisation autour du rappeur. La petite communauté qui a soutenu Mouad et fini par obtenir gain de cause a quelque chose d’irréel : elle représente le Maroc, oui, complètement. Il y a les voisins du quartier, les islamistes, les pauvres, les chômeurs, les bobos, les riches, les intellos, les gauchos, les enfants des quartiers riches, les twitteurs et facebookeurs, les jeunes et les moins jeunes, les Casablancais et les autres, les MRE, les jeunes filles de bonne famille, les futurs diplômés de grandes écoles, etc. Jamais un procès politique n’a drainé autant de monde, jamais une affaire marocaine n’a “parlé” à autant de gens différents. La richesse et la diversité du tissu social qui s’est mobilisé pour le rappeur sont proprement stupéfiantes. Le procès L7a9ed a fait sortir une population nouvelle, qui ne sort pas, que l’on connaît à peine, déconnectée ou désintéressée par la chose publique, des affaires sérieuses, voire du sort de ce pays. Son histoire a fait croiser des gens qui ne se croisent jamais. Et ça, c’est assez nouveau.
Je ne suis pas en train de politiser l’histoire L7a9ed puisqu’elle l’est déjà. Désolé, nous sommes en politique. Le fait qu’un jeune homme comme lui se dresse brutalement contre le système (dans le sens large du terme) pour affirmer son droit de réfléchir, de s’affirmer, d’exister, est un acte profondément politique. Le fait que des Marocains de tous bords se dressent comme un seul homme pour le soutenir et refuser d’abdiquer est aussi un acte expressément politique. Quelque part, il y a un autre Maroc qui s’éveille et nous dit : “Attention, il faudra faire avec nous”. Bien reçu.

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