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Maroc-Algérie: réactions en chaîne après la sortie "irresponsable" de Messahel

Crédit : Fadel Senna / AFP
Maroc-Algérie: réactions en chaîne après la sortie "irresponsable" de Messahel
octobre 23
17:16 2017
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C'est "sans précédent dans l'histoire des relations bilatérales" entre le Maroc et l'Algérie. En accusant les banques marocaines "de blanchir l'argent du haschisch" en Afrique, le ministre des Affaires étrangères algérien a forcé la diplomatie marocaine à réagir. Les institutions incriminées envisagent des recours, tandis qu'une partie des médias publics marocains répondent à la diffamation par la diffamation.

Le 21 octobre, le Maroc a rappelé Lahcen Abdelkhalek, son ambassadeur à Alger, pour consultations. Premier échelon d'une brouille, dans le jargon diplomatique. La veille, le ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel tenait des propos jugés "gravissimes" par la diplomatie marocaine.

Intervenant à Alger lors de l'université d'été du Forum des chefs d'entreprise (FCE), Messahel a vanté l'attractivité de l'Algérie pour les affaires en la comparant aux autres pays du Maghreb. "Trop souvent, on nous compare au Maroc, mais il n'y a rien. Les banques marocaines, c'est le blanchiment de l'argent du haschisch. Ça, tout le monde le sait. Ce sont des chefs d'État africains qui me le disent".

Sous les applaudissements de son auditoire et pour démontrer que pour faire des affaires en Afrique du Nord "il n'y a que l'Algérie", il renchérit : "Et la Royal Air Maroc transporte autre chose que des passagers, et cela tout le monde le sait. On n'est pas le Maroc".

Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères algérien, Abdelaziz Benali Cherif, a amorcé une timide marche arrière dans l'escalade, affirmant que le chef de la diplomatie algérienne n'avait pas prévu de parler du Maroc lorsqu'il a été invité par le Forum des chefs d'entreprise".

Messahel aurait ainsi "commenté" ce qu'il avait considéré comme un "manque d'informations" des hommes d'affaires sur les réussites économiques du Maroc en Afrique. Selon Benali Cherif, les convictions de ces hommes d'affaires ont "provoqué" le ministre, et la réponse que l'on sait.

C'est effectivement dans une réponse à une question, et non dans son discours lu quelques minutes plus tôt, que Messahel s'est emporté. Selon Alg24.net, le ministre a été poussé par "l'insistance" d'hommes d'affaires à comparer l'Algérie au Maroc en matière d'investissement. 

Riposte diplomatique

Le ministère des Affaires étrangères marocain a rapidement réagi en convoquant le chargé d'affaires de l'ambassade d'Algérie à Rabat. "Il lui a été signifié le caractère irresponsable, voire enfantin, de ces déclarations, émanant de surcroit du chef de la diplomatie algérienne, censé exprimer les positions officielles de son pays au niveau international", indique un communiqué du ministère.

"Ces allégations mensongères ne peuvent justifier les échecs ou cacher les véritables problèmes économiques, politiques et sociaux de ce pays, et qui touchent de larges franges de la population algérienne, notamment la jeunesse", poursuit le document qui adopte un ton à son tour offensif.

"L'engagement pour l'Afrique ne peut être réduit à une question de ressources financières, sinon l'Algérie avec ses pétrodollars aurait pu réussir", "les efforts considérables du Royaume du Maroc, notamment en matière de lutte contre les trafics de drogues, y compris en particulier les substances psychotropes en provenance de l'Algérie, sont largement connus", ou encore "nul ne peut bercer indéfiniment de mensonges l'opinion publique ou les opérateurs économiques, ni insulter leur intelligence sur la durée"... ainsi a répondu la diplomatie marocaine avant de prendre la défense des institutions attaquées.

"Les propos tenus par le ministre algérien sur des institutions bancaires et la compagnie aérienne nationale témoignent d'une ignorance aussi profonde qu'inexcusable des normes élémentaires du fonctionnement du système bancaire et de l'aviation civile, tant à l'échelon national qu'international", relève la diplomatie marocaine.

Le ton se veut à la mesure "d'un niveau d'irresponsabilité sans précédent dans l'histoire des relations bilatérales", pour le MAE. Le département de Nasser Bourita suggère qu'il s'agit d'un "développement" qui coïncide "avec la tournée régionale de l'Envoyé personnel du Secrétaire général pour le Sahara, ainsi qu'avec les préparatifs du Sommet UE-Afrique".

Dans le cadre de la tournée de Horst Köhler, le Maroc entend faire asseoir l'Algérie autour de la table des négociations à l'instar du représentant permanent du Maroc à l'ONU Omar Hilale qui déclarait le 10 octobre à New York que "le règlement de la question du Sahara se fera avec l'Algérie ou ne se fera pas". Sur le sommet UE-UA, le Maroc et l'Algérie s'écharpent sur la participation de la RASD à ce forum qui se tiendra fin novembre à Abidjan.

Les médias publics marocains se mettent au niveau

La chaîne nationale 2M, relève dans son JT arabophone du 21 octobre que "ces allégations fallacieuses ne peuvent justifier les échecs économiques, sociaux et politiques de l'Algérie qui porte un regard envieux et haineux sur les succès du Maroc en Afrique". Et d'ajouter que les déclarations de Messahel "ne sont que l'arbre qui cache la forêt, dans une tentative d'occulter les dysfonctionnements d'un pays qui n'exporte rien d'autre que des palabres, du gaz et du pétrole".

La télévision régionale de Laâyoune - publique elle aussi - a versé dans l'attaque personnelle, et l'homophobie. Dans un sujet de son JT du 21 octobre, Laâyoune TV explique sans autre forme de procès que le ministre "qui a une réputation de sodomite dans les milieux algériens, est depuis peu en charge du portefeuille diplomatique, après plusieurs années d'allers-retours entre El Mouradia [quartier d'Alger où se trouve le Palais présidentiel, NDLR] et des quartiers que l'on ne saurait citer, pour éviter un attentat à la pudeur".

Quant à l'agence gouvernementale MAP, elle applique la loi du talion. Messahel accuse-t-il la RAM de transporter du cannabis? Voilà son homologue algérienne, Air Algérie, accusée de trafic de cocaïne.

En citant le média électronique kabyle Tamurt qui ne cite lui-même aucune source, l'agence écrit qu'"Air Algérie traine aussi des casseroles liées à un vaste trafic de cocaïne et de psychotropes auquel s'adonnent le personnel naviguant et des fonctionnaires de la compagnie", avant de lister une série de griefs allant de la qualité du service à bord aux initiatives en partenariat avec des associations pour permettre à des orphelins d'entrer dans le cockpit.

Le secteur privé solidaire

Les institutions incriminées ont également réagi à l'attaque de Messahel. "L'ensemble du secteur bancaire marocain s'insurge vigoureusement contre ces allégations graves et mensongères. Ces déclarations témoignent de l'ignorance totale et flagrante des règles de gouvernance et d'éthique qui régissent les activités des banques marocaines dans le monde et bien entendu sur le continent africain", déclare le groupement des banquiers marocains qui n'exclut pas un "recours contre les graves déclarations du ministre".

La Royal Air Maroc aussi "entend faire respecter son honneur, celui de ses 4.000 collaborateurs et de ses 7 millions de passagers, dont 2 millions de passagers africains, en usant de toutes les voies de droit qui lui sont offertes", explique la compagnie aérienne nationale dans un communiqué cité par l'agence officielle MAP.

"Le chef de la diplomatie algérienne a cru pouvoir gravement diffamer la compagnie Royal Air Maroc en tenant des propos dénués de tout fondement. Ces déclarations ont été tenues incontestablement dans l'intention de nuire au rayonnement du Maroc à travers sa compagnie aérienne nationale. Ce qui dénote d'un manque de professionnalisme flagrant et d'une méconnaissance totale de la diplomatie", souligne la même source.

"Ces propos diffamatoires constituent d'abord une insulte à l'intelligence de nos confrères, acteurs économiques algériens, conscients de la pertinence du modèle économique et du partenariat marocain, basé sur une démarche Sud-Sud équitable, porteuse de développement et de croissance pour l'ensemble de notre continent," réagit quant à elle la CGEM au nom du patronat marocain.

Épaulés par le corps diplomatique africain à Rabat

Par la voix de son doyen, l'ambassadeur Nimaga Ismaila, "le corps diplomatique africain accrédité à Rabat" s'est nettement désolidarisé des propos du ministre algérien en disant son "étonnement" face à des propos "incompréhensibles". Le diplomate qualifie "d'osée", l'imputation de ces propos à des chefs d'État africains.

À cet égard, Nimaga Ismaila a indiqué que les chefs d'État africains se réuniront à Addis-Abeba bientôt, et que ce sera une occasion pour exiger des "explications" sur leur implication dans de telles déclarations.

Comme le MAE marocain, Nimaga Ismaila relève la coïncidence entre la sortie du ministre et la tournée qu'effectue Horst Köhler dans la région: "le représentant du Secrétaire général des Nations Unies pour la question du Sahara sera le témoin oculaire de ce qui peut entraver ses démarches".

Les partis politiques s'alignent

Le 21 octobre, le Rassemblement national des indépendants (RNI) a dénoncé les déclarations "incompréhensibles" et "erronées" du ministre algérien, estimant qu'elles "bloquent toute initiative avant-gardiste visant la réalisation d'un réel développement économique entre les pays de la région et la rupture avec la logique du repli et de l'isolationnisme".

Le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS) Nabil Benabdallah a dénoncé dans un communiqué publié le 22 octobre l'"ignorance totale des mécanismes de fonctionnements des institutions que le MAE algérien a osé citer, et sa profonde haine envers les réalisations du Maroc, particulièrement celles relatives au renforcement de la coopération avec les pays africains".

Le même jour, le Mouvement populaire a "rejeté catégoriquement" les déclarations "dangereuses" de Messahel "qui a cru que ces accusations fallacieuses et ces déclarations sans fondement pourraient porter atteinte à la coopération solide existant entre le Maroc et ses frères africains ou occulter les échecs patents de l'Algérie sur les plans économique, social et politique".

La presse algérienne mitigée

Une partie de la presse algérienne a exprimé son rejet suite aux accusations de Messahel. C'est le cas d'Ali Bahmane, un des fondateurs d'El Watan [premier quotidien francophone du pays en termes de diffusion, NDLR] qui, dans un éditorial titré "Le crépuscule de la diplomatie", écrit que "la politique étrangère de l'Algérie vient d'être affectée par un couac assez sérieux, donnant l'occasion à la monarchie marocaine de marquer un point dans sa position traditionnelle sur la question du Sahara occidental qui est de réduire celle-ci à un conflit 'algéro- marocain'".

D'autres médias, proches du régime cette fois-ci, se sont attardés sur la réaction officielle du Maroc. Pour Echourouk-online, version numérique du quotidien arabophone le plus lu d'Algérie, le "Maroc a créé une polémique de toutes pièces pour protéger son trafic de drogue". Une source diplomatique a confié au site web que la réaction marocaine est "exagérée et n'est qu'une tempête dans un verre d'eau".

Algeriepatriotique.com a estimé que "les articles des médias du Makhzen se perdent dans des analyses aussi biscornues qu'alambiquées dans lesquelles leurs auteurs veulent à tout prix démontrer que le conflit du Sahara Occidental 'arrange les généraux algériens'".

L'agence officielle algérienne APS s'en est quant à elle pris à l'OCP. "La fondation de l'Office Chérifien des Phosphates (OCP) a versé en 2016 entre 250.000 et un million de dollars au Think Tank américain Atlantic Council en échange de faveurs diplomatiques sur le dossier du Sahara Occidental occupé par le Maroc, soutenu par la France", résume l'article, laissant entrevoir une guerre économique par médias d'influence interposés.

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