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Siham Benchekroun: "Le débat sur l’héritage des femmes ne doit pas devenir un débat religieux"

Siham Benchekroun: "Le débat sur l’héritage des femmes ne doit pas devenir un débat religieux"
mai 02
12:06 2017
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Plus de 23 experts, toutes disciplines confondues, ont participé au livre L’Héritage des femmes : Réflexion pluri-disciplinaire sur l'héritage au Maroc. Dirigé par la psychologue Siham Benchekroun, l’ouvrage collectif se veut une invitation à une réflexion sereine sur la réforme du code successoral.

En 1999, son premier roman, Oser vivre, avait fait l’effet d’une bombe tant il sonnait comme un manifeste pour le féminisme. Dix-huit ans plus tard, Siham Benchekroun n’a rien oublié de ses premiers combats, et revient avec un nouveau-né : L’Héritage des femmes, Réflexion pluri-disciplinaire sur l’héritage au Maroc. Publié en trois langues (français, arabe et anglais), le recueil a pour ambition d’ouvrir le débat sur la réforme du code successoral marocain. Quelques semaines après la sortie du livre-plaidoyer Quand les hommes défendent l’égalité en héritage (conçu et dirigé par la psychanalyste et galeriste Hakima Labbar), cet ouvrage collectif est donc le deuxième publié cette année qui aborde le thème de l’héritage. Mais la comparaison s’arrête là. La romancière et psychologue a choisi une tout autre approche : donner la parole à 23 experts, provenant de disciplines variées, pour débattre de la question de l’égalité en héritage au Maroc, loin de toute crispation ou polémiques stériles.

Son livre, réparti en trois grands axes (théologique, politico-juridique et sociétal) et au contenu diversifié — on y retrouve aussi bien une interview avec le président de Dar Al Hadith Al Hassaniya, Ahmed Khamlichi, qu’une analyse de la juriste Fatiha Daoudi —, renferme également des exemples d’autres pays musulmans dont le modèle s’apparente au nôtre, à l’instar de la Tunisie et du Liban. Vous l’aurez compris, l’ouvrage est aussi éclectique que bien fourni. Une réflexion collective que les auteurs souhaitent faire aboutir à un débat transversal et inclusif. Face à la recrudescence des polémiques, dont la dernière a été la sortie courageuse d’Abou Hafs sur 2M et sa radiation de la Rabita des oulémas du Maghreb, un tel ouvrage ne peut qu’apaiser les esprits et permettre à tout un chacun d’écouter sereinement les voix dissonantes.Entretien.

TelQuel: Comment vous est venue l’idée de réaliser cet ouvrage?

Siham Benchekroun: Il y a plusieurs réponses à cette question. Ma motivation a été à la fois rationnelle et subjective. Je milite depuis longtemps pour la cause des femmes et leurs droits. J’ai rapidement observé, comme tout un chacun, que s’il est possible de contester les nombreuses discriminations à leur égard, il y a une ligne rouge claire : l’inégalité de genre dans les successions. C’est le seul domaine où une inégalité est qualifiée de légitime, d’indiscutable et, en quelque sorte, de sacralisée. Voilà qui est passionnant : une discrimination d’ordre divin. Certains parlent de "mystère", d’autres avancent des justifications sociales... Mais le résultat est le même, cela devra rester ainsi pour l’éternité. C’est pourquoi la question me paraît essentielle. Les femmes ne pourront jamais être des citoyennes à part entière — "aussi citoyennes que les hommes" — tant que demeure, dans l’inconscient collectif, la conviction d’une volonté divine d’élever les hommes au-dessus des femmes. Nous touchons là l’un des fondements même du machisme. Il ne faut pas s’y tromper : le sujet de l’héritage va au-delà de la gestion de la succession. Ce n’est pas seulement une affaire de "proportions" et de biens qu’on se partage. C’est même plus profond qu’une question de droits des femmes. C’est vraiment une question sociétale majeure. Il y a eu d’autres motivations, plus subjectives : j’assure en particulier des séances d’écoute dans des associations d’alphabétisation de jeunes filles et de soutien de femmes en situation vulnérable. Et j’ai été révoltée et écœurée par la quantité d’injustices et de violences qu’elles subissent de la part de leurs proches.

Pourquoi avoir opté pour une approche pluridisciplinaire ?

C’est le concept pionnier de ce travail, car il ne s’agit pas d’un plaidoyer, mais d’une réflexion académique. Cette démarche n’a jamais été conduite, de cette façon et sous forme d’ouvrage, dans le monde musulman. Les théologiens, les juristes et les sociologues ont l’habitude de travailler entre eux. Cette multidisciplinarité sur un sujet assez peu traité permet des analyses à partir de plusieurs angles de vue (théologique, politique, juridique, économique, psychologique, socio-anthropologique, etc.), et cela permet des éclairages différents.

Abou Hafs vient d’être radié de la Rabita des oulémas du Maghreb, en grande partie à cause de ses positions favorables à l’ijtihad en matière d’égalité dans l’héritage. Ces réactions chez les conservateurs vous confortent-elles dans votre démarche, ou bien cela prouve-t-il, au contraire, que notre société n’est pas encore prête à accepter une réforme du code successoral ?

Ce genre de réactions est tout à fait classique et habituel. En réalité, c’est l’inverse qui aurait été étonnant, n’est-ce pas ? Qu’une ligue d’oulémas félicite un des leurs pour ses positions novatrices. Car le propre des conservateurs, c’est de conserver. Il y a une sorte de consensus pour le statu quo : surtout que rien ne change, surtout si des privilèges et des pouvoirs sont menacés... Dans le texte cosigné par Merième Yafout et moi-même, nous avons montré que la question de l’héritage est perçue comme un rempart contre la laïcité, ou une "fitna" que le changement de statut des femmes musulmanes risque d’engendrer. Nous étudions les dénigrements, les insultes et les menaces subis par tous ceux qui ont osé s’exprimer en faveur de l’égalité dans l’héritage, qu’il s’agisse de personnes ou d’institutions. Notons également que l’histoire du militantisme féminin a toujours été jalonnée d’oppositions véhémentes, de "sanctions", de menaces d’excommunication, d’appels à la défense de l’islam et à la protection de la société contre le risque de chaos. Rien de bien nouveau sous le soleil.

Dans votre ouvrage, vous donnez la parole à Ahmed Khamlichi, un des représentants de l’islam officiel au Maroc. Ses réponses concernant l’égalité dans l’héritage sont pour le moins ambiguës. Comment expliquez-vous cela ? Avez-vous essayé de contacter d’autres officiels de la religion lors de l’élaboration de votre ouvrage ?

J’ai en effet essayé de contacter d’autres officiels, mais je n’ai eu que deux réponses. L’un m’a répondu, par un intermédiaire, qu’il lui était impossible de dire tout haut ce qu’il pensait tout bas, et l’autre m’a affirmé que sa fonction lui imposait un devoir de réserve. Il est vrai que les réponses de Khamlichi sont ambiguës et qu’il esquive nos questions. Nous en avons été d’autant plus étonnés qu’il a souvent pris des positions avant-gardistes sur le sujet. Nous l’avons interviewé en juin dernier, dans la semaine qui a suivi l’émission "Confidences de presse" et où il avait parlé de la réforme de l’héritage. Sur les réseaux sociaux, certains ont eu des réactions virulentes à son encontre. A-t-il été dérangé par cette hostilité ? Cela pourrait expliquer qu’il ait inlassablement répété que "le plus important est de régler les divergences de façon pacifique". Par contre, ce qui me paraît révolutionnaire dans son intervention, c’est qu’il conteste l’autorité de ses pairs et affirme que les questions religieuses sont des questions comme les autres. En bref, il estime ne pas avoir à valider un avis sur l’héritage par son statut de faqih, et que tous les citoyens sont invités à s’impliquer. Ce n’est pas une attitude banale.

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