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Guergarat: Mohammed VI l’a bien pensée, Bourita l’a bien expliquée… récit d’une stratégie diplomatique

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Guergarat: Mohammed VI l’a bien pensée, Bourita l’a bien expliquée… récit d’une stratégie diplomatique
mai 01
08:38 2017
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Entre le Maroc et le Polisario le ton est monté de manière inquiétante à Guergarat. Le Maroc a tourné la situation à son avantage, et a marqué des points auprès de l’ONU. Récit de la stratégie marocaine.

C’est l’homme de confiance du roi sur le dossier du Sahara qui s’adresse directement aux médias. Nasser Bourita, comme toute la presse le sait depuis plus d’un an, est la voie autorisée de la diplomatie. Celle qui prend ses instructions directement auprès du chef de l’Etat. Beaucoup de off, très peu d’exposition médiatique, voilà le style du diplomate. Depuis qu’il a été nommé par Mohammed VI ministre des Affaires étrangères le 5 avril, d’aucuns guettaient le changement de style. La technique et la maîtrise des dossiers au service d’une vision, voilà la nouvelle recette à l’avenue Franklin Roosevelt. C’est ce que la presse nationale a pu retenir samedi 29 avril, conviée par le ministre pour expliquer la position du Maroc sur la résolution de l’ONU sur le Sahara, adoptée la veille à l’unanimité par le Conseil de sécurité.

Le ton enjoué du ministre ce samedi après-midi, est là pour appuyer le message: le Maroc a bien joué sa partition et a marqué des points sur ce dossier. Aidé par l’alignement des planètes, dès le début de la conférence de presse, Nasser Bourita reçoit un appel sur son vieux Nokia:« Oui, Madame Bolduc, tout le monde est parti. Merci Madame Bolduc. Donc ils ont quitté? » insiste le ministre.« C’est la Représentante spéciale pour le Sahara », précise le diplomate à la presse et confesse avoir appelé la Chef de la Minurso toutes les cinq minutes pour s’assurer que le Polisario avait bien quitté Guergarat. Il peut désormais l’annoncer à tout le Maroc.  Cet appel marque la fin de ce que le Conseil de sécurité a appelé « la crise de Guergarat ». Une crise sur laquelle le ministre est revenu durant son intervention. Avec l’aide d’autres sources d’informations, nous vous révélons les dessous de la résolution de cette « crise ».

Un Polisario provocateur

Le 16 août, c’est à travers un communiqué publié par la wilaya de Dakhla-Oued Eddahab que le Maroc annonce que des services de sécurité et de la douane ont mené des « opérations d’assainissement » à Guergarat, cette région située à la frontière maroco-mauritanienne. Leur but ? « Mettre fin aux activités de contrebande et de commerce illicite » afin de permettre  « l'évacuation de trois points de rassemblement de carrosseries de voitures et de camions d'occasion, comprenant plus de six-cents voitures ».  L’intervention marocaine dans cette zone, qui se situe dans la zone tampon au-delà du mur de protection, se fait « avec l’accord de l’ONU » comme le rappelle Nasser Bourita.

Alors que le Maroc entame des opérations d’asphaltage entre Guergarat et la Mauritanie, un problème surgit avec le déploiement d’éléments armés du Polisario dans la zone tampon en fin d’année 2016. Les forces du mouvement séparatiste procèdent alors à l’arrestation de véhicules traversant la zone, causant au passage des dégâts sur les véhicules arborant une carte du Maroc comme en atteste le rapport du secrétaire général de l’ONU sur le Sahara. Le « Polisario pensait que le Maroc allait céder à la provocation et du coup impacter son retour au sein de l’Union africaine » révèle le ministre des Affaires étrangères. En janvier dernier, le Polisario avec l’aide de l’Algérie avaient activement oeuvré pour empêcher le retour du Maroc à l’Union africaine.

Offensive royale

Une fois le retour du Maroc au sein de l’organisation panafricaine acté le 30 janvier, le royaume entame son offensive diplomatique. Une offensive que mène le roi Mohammed VI. « Les instructions de Sa Majesté ont permis à l’échéance du mois d’avril (la résolution du Conseil de sécurité, ndlr)  d’être abordée avec sérénité. Sa gestion clairvoyante nous a permis d’anticiper et de faire en sorte que les fondamentaux ne soient pas affectés » assure Nasser Bourita.

L’offensive débute le 24 février lorsque le souverain appelle le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, pour l’alerter sur le danger que représente la présence d’éléments armés dans la zone, relate le ministre. Le lendemain, le Portugais publie un communiqué où il fait part de sa préoccupation quant à l’ «accroissement des tensions» à Guergarat. Un communiqué auquel le Maroc réagit dès le lendemain lorsque le roi décide du retrait des éléments marocains situés dans la zone. « Le fait que le Polisario se soit retrouvé seul à Guergarat signifiait que cette crise était devenue un problème entre lui et l’ONU » rappelle Nasser Bourita.

Le Maroc joue alors au bon élève et entame « une sensibilisation auprès des membres du Conseil de sécurité et du secrétariat général » révèle le ministre des Affaires étrangères. La diplomatie s’en tient au respect des procédures et du droit international. Ce sont 18 courriers (15 aux membres du Conseil de sécurité et trois au secrétariat général) qui sont envoyés à chaque arrestation menée par le Polisario, permettant ainsi d’informer les responsables onusiens « au quotidien », indique le ministre.

Stratégie payante

Le mois d’avril se profile et le Maroc doit faire face à des nouveautés. « C’est la première fois qu’une résolution sur la Minurso allait être adoptée durant le mandat d’Antonio Guterres, mais également la première sous la nouvelle administration américaine » rappelle Nasser Bourita.  Mais l’offensive diplomatique marocaine auprès de ces deux acteurs se révèle payante. Dans son rapport, le Secrétaire général demande «au Conseil de sécurité d’exhorter le Front Polisario de se retirer de la zone tampon à Guergarat, de manière complète et inconditionnelle”. Le texte mentionne également  “les décisions prises par le Conseil de sécurité depuis 2007 ». « Cela signifie que toutes les propositions antérieures sont nulles » affirme le ministre qui se réjouit de l’appel lancé par Antonio Guterres pour  la recherche d’une solution basée sur un esprit de « réalisme » et de « compromis ». Un esprit de compromis dont a fait preuve le Maroc à travers  le plan d’autonomie selon Nasser Bourita.

Vient ensuite l’écriture de la résolution qui sera adoptée par le Conseil de sécurité le 28 avril.  Une tâche qui incombe aux États-Unis, « pen holder » du Groupe des amis du Sahara qui est également composé de la France, de la Russie, de l’Espagne et du Royaume-Uni. Les premiers projets de résolution vont dans le sens du Maroc. « Le texte a été modifié à neuf reprises, mais ses fondamentaux n’ont pas disparu. Cinq paragraphes sont consacrés à Guergarat » révèle le ministre. Qui plus est, le Groupe des Amis du Sahara appelle le Polisario à se « retirer immédiatement » de Guergarat dans le «  blue draft » de la résolution ayant  fuité le 27 avril. Pour rappel, le « blue draft » est une version d’une résolution imprimée en bleu lorsque le Conseil de sécurité atteint les phases finales d’une négociation. Alors que le texte doit être voté lors d’une réunion des quinze le 27 avril, la session est repoussée au lendemain.

Polisario en état d’alerte

Car le Polisario est en état d’alerte. Après la diffusion du Blue Draft, le Front contacte le Conseil de sécurité de l’ONU par l’intermédiaire de la mission permanente de la Namibie auprès des Nations Unies selon le site spécialisé whatsinblue.org. Dans une lettre adressée à l’instance décisionnelle, les séparatistes annoncent le redéploiement de « ses éléments armés présents » à Guergarat . La réaction du Maroc est immédiate. Dans un autre courrier envoyé au Conseil de sécurité, le royaume insiste sur le fait qu’ « un simple redéploiement »  ne constitue pas un retrait du Polisario de la zone selon whatsinblue.org.

Autre élément expliquant le retard de l’adoption de cette résolution, les désaccords entre les membres du Conseil de sécurité. Dont la position à adopter vis-à-vis de la situation à Guergarat. Alors que les États-Unis souhaitaient « condamner » la présence d’éléments du Polisario dans la zone, la Russie ainsi que le Royaume-Uni se sont opposés à l’utilisation de ce terme craignant que le Polisario ne durcisse sa position en réaction, rapporte le site whatsinblue.org.  Les deux membres permanents du Conseil de sécurité ont également été soutenus par l’Uruguay, la Bolivie, le Kazakhstan ainsi que la Suède tandis que le Sénégal avait proposé de « fortement condamner » la présence du Polisario à Guergarat.

Consensus

Les pays membres du Conseil de sécurité parviennent à un consensus à quelques heures de leur réunion du 29 avril lorsque la représentante permanente des États-Unis aux Nations Unies, Nikki Haley, reçoit une lettre du Polisario lui annonçant le retrait des éléments armés séparatistes de Guergarat. La condamnation des séparatistes est retirée du projet de résolution qui est voté quelques heures plus tard  « peu après que le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a confirmé que les combattants du front Polisario se sont retirés de Guergarat », selon l’agence AP. Une résolution « adoptée à l’unanimité alors que celle de l’an dernier avait fait l’objet de deux abstentions » fait remarquer Nasser Bourita qui note également une autre raison de se réjouir: aucune discussion n’a porté sur une « extension du mandat de la Minurso » cette année.

Mais le Maroc se méfie. Car quelques minutes après  l’adoption de la résolution, un communiqué du département en charge des opérations de maintien de la paix de l’ONU indique qu’un camion du Polisario est « tombé en panne ». « S’il reste une trace du Polisario à Guergarat, il n’y aura pas de processus politique » menace Omar Hilale, ambassadeur du Maroc auprès des Nations Unies, en réaction à cette communication.  Kim Bolduc a rassuré le Maroc samedi 29 avril, en annonçant à Nasser Bourita le retrait complet des éléments du Polisario de Guergarat, scellant ainsi une victoire diplomatique du royaume.

 

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