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Zakaria Boualem et le bouton magique

Zakaria Boualem et le bouton magique
septembre 26
09:12 2016
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Vous connaissez Zakaria Boualem : il a passé suffisamment de temps dans cette paisible contrée pour avoir une définition exigeante du mot “grotesque”. Le bougre a l’impression d’avoir tout vu. Ce qui s’est passé dimanche dernier l’a pourtant surpris. Vous qui vous intéressez à l’actualité, vous devez savoir qu’il existe quelque part un bouton magique. Il suffit de l’actionner pour voir surgir des manifestants de tout le Maroc qui se donnent rendez-vous un dimanche pour exprimer à fort volume des revendications très floues. Le tout étant en général présenté comme une sorte d’élan populaire irrépressible, spontané et légitime. Ce sont des protestations d’État, officielles, en quelque sorte. Elles sont faciles à reconnaître : ce sont celles qui ne voient s’abattre sur leur tête aucune espèce de zerouata. Vous pouvez demander la confirmation aux médecins ou aux instituteurs, ou à ceux qui ont un problème avec les pédophiles espagnols. Dans leurs meilleurs jours, ce bouton magique peut offrir un spectacle grandiose, comme le jour du soulèvement contre le Parti populaire espagnol, souvenez-vous, c’était très beau.

Plus récemment, celles de la Suède ou de Ban Ki-moon étaient moins flamboyantes, il faut le reconnaître. Il y a aussi eu, il faut les citer, de très belles réalisations contre le 20-Février, avec l’apparition pour la première fois à l’écran des patriotes à cicatrices, une vraie trouvaille tbarekallah. Qui actionne donc le bouton ? C’est un mystère, on désigne cet acteur, en vrac, sous les vocables d’alligators, d’État profond, de forces des ténèbres, ou carrément de Makhzen. Mais la semaine dernière, donc, le bouton a bugué. Censés protester contre l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques – ya salam –, une poignée de pauvres bougres sous-informés ont défilé sans rien comprendre à l’objet du débat. Livrés en pâture aux réseaux sociaux, on a pu voir ces improbables indignés expliquer avec embarras qu’on les avait fait venir de contrées lointaines pour qu’ils protestent contre le terrorisme, à moins que ce ne soit une histoire de Sahara ou une quelconque revendication sociale mystérieuse. Vous savez tous de quoi on parle, c’était affreux. Le spectacle de l’utilisation cynique de la misère intellectuelle et sociale avait quelque chose d’horrible. Voici la juste mesure du niveau de respect que les actionnaires du bouton portent au peuple. On prend ces gens pour des cons, et nous avec, puisque nous sommes censés gober cette mascarade.

Mais vous connaissez Zakaria Boualem, vous savez qu’il a mûri. Il ne peut se contenter de critiquer, il se doit de proposer une solution, pour participer à l’avancée de la construction du Maroc moderne. Le bouton ne marche plus ? Il s’agit d’un service public défaillant ? Ne paniquons pas : il faut juste le privatiser. Le Guercifi va donc lancer une petite entreprise, i-7tijaj, qui propose l’organisation clé en main de manifestations de bonne qualité, convaincantes et spontanées. Vous payez, et il s’occupe de tout. Vous n’aurez plus affaire à des badauds un peu confus qui bafouillent devant les caméras des réponses débiles en se demandant où est leur sandwich, ce temps est révolu. Il compte recruter une armée d’étudiants alertes, capable de mémoriser un discours cohérent et de le livrer aux journalistes en arabe, français et anglais sans la moindre hésitation. Les slogans seront paramétrables par le client lui-même, via une appli sur smartphone. Terminées les banderoles ringardes, on parle de messages affichés en ligne sur les iPad par de véritables professionnels de la protestation, entraînés et aguerris. Confiez-lui votre budget et nous vous aiderons à dimensionner la manif en nombre de participants, en durée optimale, en horaire stratégique. Ils accepteront tout (ils ne font pas de politique) : protestations patriotiques, sociales, artistiques, et même les indignations au sujet du climat ou des penalties non sifflés. I-7tijaj est là pour vous, chers amis du bouton. Pensez-y, et merci.

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