Maroc

Chris Coleman: un Wikileaks marocain dont personne ne parle

De gauche à doite : Yassine Mansouri, patron de la DGED, le diplomate américain Christopher Ross, Salaheddine Mezzouar , ministre des Affaires étrangères. Chris Coleman: un Wikileaks marocain dont personne ne parle
1 décembre
13:28 2014
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La masse de documents publiés par le compte anonyme Chris Coleman depuis le 3 octobre est une mine d’informations sur la diplomatie marocaine. Pourtant, tous les regards se détournent de leur contenu, aussi bien les officiels que la presse. Explications d’un mystère bien marocain.

Lorsque, fin novembre 2010, les premiers câbles du Département d’État ont commencé à être publiés par le New York Times aux États-Unis et d’autres journaux en Europe, ce fut le branle-bas de combat à Washington. D’abord la Maison Blanche puis, à tour de rôle, le chef du Pentagone Robert Gates, celui du Département d’État Hillary Clinton, et bien d’autres se mobilisèrent pour dénoncer l’ « irresponsabilité » de Julien Assange et de ses acolytes journalistes.

Tous se sont alors efforcés d’atténuer les critiques envers tel ou tel homme politique étranger qui apparaissait dans les dépêches ; de rassurer les partenaires sur l’invulnérabilité des communications américaines en accélérant l’enquête sur l’origine de la fuite. Le Congrès a, quant à lui, promulgué une législation interdisant, entre autres, de rendre publics les noms des confidents des différents services secrets américains.

Du coté de la presse et de la société civile, en revanche, d’autres journaux américains ont tenté de concurrencer le New York Times. Parallèlement, universités et fondations organisèrent des débats sur les répercussions de ces révélations sur la politique étrangère des États-Unis, son image dans le monde ou le droit de la presse de tout dire.

Depuis le début du mois d’octobre dernier, le Maroc vit, à son échelle, son propre Wikileaks. Sous le faux profil de Chris Coleman, un compte anonyme distille sur Twitter des centaines de documents de la diplomatie marocaine et aussi des courriels où apparaissent des think-tanks, des sociétés de relations publiques, des journalistes, marocains et étrangers, et des collaborateurs de la DGED, les services secrets tournés vers l’extérieur. Certains remontent à 2008 mais la plupart sont récents. Les derniers remontent au 2 octobre.

Un désintérêt surprenant

Mais une chape de plomb couvre, au Maroc, cette masse de documents accessibles pourtant à tous sur Internet. A part quelques rares déclarations officielles, comme celle de la ministre déléguée aux Affaires étrangères, Mbarka Bouaida, qui a accusé des « éléments pro Polisario » d’avoir agi avec l’appui de l’Algérie, aucun membre du gouvernement, aucun sécuritaire, aucun parti politique ne s’est prononcé sur un sujet aussi majeur. Il n’y a eu, par ailleurs, aucun démenti de l’authenticité des câbles.

Même prudence pour ce qui est de la presse. Certes il y a eu quelques « papiers » mais, en général, c’était pour s’en prendre à l’Algérie ou reprendre les propos, de cet été, de Christopher Ross, l’Envoyé personnel de Ban Ki-moon pour le Sahara, sur la mauvaise passe que traverse le Front Polisario. Les journaux n’ont pas épluché en détail les télégrammes, les politologues marocains n’ont pas analysé cette manne d’information riche d’enseignements sur la politique étrangère du Maroc, sur la façon dont travaille la diplomatie marocaine ou la DGED sur le Sahara, etc. Personne ne se demande publiquement quelles seront les conséquences de ce déballage sur les conversations entre le Maroc et le Polisario sous l’égide de l’ONU.

Les dessous de la diplomatie marocaine

Pourtant il y a matière à débat. D’abord sur cette énorme brèche dans les communications confidentielles du Maroc qu’un service étranger ou un simple hacker pro Polisario, – les paris sont ouverts – , a réussi à ouvrir. Ensuite et surtout sur ce que ces documents nous apprennent.

Ils nous renseignent avec précision sur l’hostilité de la diplomatie marocaine envers Ross, qui est même décrit comme un alcoolique, malgré son discret appui à la proposition d’autonomie marocaine ; sur le veto marocain (depuis mai 2014) à ce que Kim Bolduc prenne ses fonctions à Laâyoune comme Représentante de Ban Ki-moon ; sur les tensions que tout cela entraîne avec le Secrétariat général de l’ONU et même avec le Département d’État américain; sur les raisons de fond qui incitent Rabat à refuser que le mandat de la Minurso soit élargi et que ce contingent de « casques bleus » puisse s’occuper des droits de l’Homme.

Lire aussi : Des documents confidentiels de responsables marocains fuitent sur le web

Au sein du Haut-commissariat aux droits de l’Homme et à celui aux Réfugiés à Genève, la diplomatie marocaine a su, en revanche, se faire des amis qui la renseignent en sous-main sur les initiatives de ses adversaires et l’aident même à saboter leurs projets. Malgré la crise qui sévit entre Rabat et Paris depuis février dernier, les diplomates français prennent encore la peine de raconter par le menu à leurs homologues marocains ce qui s’est dit dans certaines réunions (Groupe des amis du Sahara occidental) auxquelles ils n’ont pas accès.

La perle dans ce flot de tweets est, pour le moment, l’accord verbal conclu il y a un an à la Maison Blanche entre le président Barack Obama et son hôte, le roi Mohammed VI. Washington renonçait à modifier le mandat de la Minurso mais, en échange, les autorités marocaines faisaient trois concessions : établir un programme de visites du Haut-commissariat aux droits de l’Homme au Sahara ; en finir avec les tribunaux militaires jugeant les civils ; et légaliser les ONG sahraouies indépendantistes comme Codesa, d’Aminetou Haidar. Rabat a tenu promesse sur les deux premier points, mais pas sur le troisième.

La monoculture saharienne

La sélection de câbles offerte pas Chris Coleman n’est sans doute pas tout à fait représentative de ce que produit la diplomatie marocaine. Le Sahara y occupe une large place. Mais il est vrai que le ministre Salaheddine Mezzouar et le palais pratiquent la monoculture saharienne. Les relations avec bon nombre de pays, depuis les plus lointains comme le Paraguay jusqu’aux plus proches, comme l’Espagne ou le Royaume-Uni, sont perçues sous le prisme de ce que les diplomates marocains appellent la « question nationale », c’est-à-dire le Sahara. Ce qui laisse très peu de place aux grands débats qui traversent aujourd’hui la planète.

Les centaines de câbles déversés sur la place publique par Chris Coleman montrent, en définitive, un État marocain vulnérable de par ses failles sécuritaires dans son système de communications. Il l’est peut-être plus encore parce qu’il n’ose affronter et débattre sur ce déluge de câbles exposés au grand jour comme l’avaient fait les Américains fin 2010.

Les télégrammes laissent aussi entrevoir un pouvoir rendu nerveux par ce qu’il croit être des échecs dans le contentieux du Sahara alors que ce ne sont que des petits revers. Les poids lourds de la communauté internationale souhaitent, en effet, que le Maroc conserve à tout jamais ce territoire désertique. Mais pour cela il faut y mettre les formes et ne pas trop matraquer ceux qui revendiquent l’indépendance.

C’est, en gros, le message que transmettent régulièrement Ross et le Département d’État à leurs interlocuteurs marocains. C’est ce que reconnaît aussi, à demi mot, Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’Homme, dans une réunion tenue à Rabat en janvier 2014 pour étudier la mise en œuvre de l’accord conclu à Washington. Il ne semble pas avoir été écouté.

Malgré cette déconvenue diplomatique que suppose l’étalage des dépêches sur la place publique, le Maroc a aussi démontré sa force. A part quelques très rares sites spécialisés en France (Arrêt sur images) et aux États-Unis (Inner City Press), ainsi que le quotidien espagnol El Mundo, personne ne parle du Wikileaks marocain. Il y a sans doute plusieurs raisons à ce black-out informatif : la méconnaissance du pays, surtout par les médias anglo-saxons ; la déliquescence de la presse de l’Europe du Sud frappée par la crise ; la présentation confuse des câbles sur Twitter ; la marge de manœuvre réduite des correspondants étrangers à Rabat, etc. Mais il y a aussi la volonté de ne pas nuire à la bonne image d’un pays ami.

Lire aussi : Chris Coleman : « Mon objectif ? fragiliser le Maroc »

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