Ces territoires offrent deux avantages décisifs : une démographie jeune et connectée, et des coûts de production compétitifs. Dans un secteur où le développement d’un blockbuster peut dépasser les 100 millions de dollars, l’externalisation de certaines tâches – animation, design ou test qualité – est devenue une pratique courante.
Les studios occidentaux ont d’abord délocalisé en Europe de l’Est et en Asie du Sud-Est ; ils regardent désormais vers le continent africain. Mais l’Afrique n’est pas seulement le réceptacle des externalisations occidentales ou un consommateur de jeux vidéo. Le continent s’impose aussi comme créateur et producteur de jeux.
Un marché modeste mais prometteur

Avec près de 350 millions de joueurs, l’Afrique constitue l’un des viviers les plus dynamiques de la planète. Le marché du jeu vidéo y a généré 1,8 milliard de dollars en 2024, avant de dépasser les 2,2 milliards en 2025. Cette croissance repose quasi exclusivement sur le mobile, qui représente environ 90% des usages et des revenus, soit un taux bien supérieur à la moyenne mondiale (environ 50%). Le smartphone s’est imposé comme la première “console” du continent, à la faveur de la baisse des prix des terminaux et de l’amélioration des réseaux mobiles.
Dans ce contexte, l’écosystème local commence à se structurer. L’Afrique compterait plus de 250 studios, encore de petite taille mais en augmentation. Le Cap, Lagos, Nairobi, Le Caire ou Rabat émergent comme des pôles régionaux où se croisent développeurs, incubateurs et investisseurs.
Pour Jay Shapiro, fondateur du studio kenyan Usiku Games et président du Pan African Gaming Group (PAGG), le potentiel est évident : “Il y a vraiment un besoin d’avoir plus de contenu local”, déclarait-il en 2024 au quotidien français Le Monde.
Parmi les pays africains, l’Afrique du Sud, le Nigeria ou l’Égypte dominent la production, mais le Maroc tente de rattraper son retard en misant sur une stratégie publique volontariste. La mise en œuvre de la feuille de route lancée fin 2023 par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication vise à structurer une filière encore fragmentée et à attirer des studios étrangers.
L’ambition est claire : faire du Maroc, et notamment de la capitale, Rabat, un hub capable d’accueillir des studios internationaux et de former des talents locaux. Cette politique s’appuie sur une jeunesse très connectée. Le pays compte déjà 8 à 10 millions de joueurs, dont une majorité âgée de moins de 35 ans, un atout majeur dans une industrie fondée sur la créativité et les compétences artistiques et techniques.
Au-delà du développement de jeux vidéo, l’e-sport devient un levier de structuration. Sa valeur dépasse désormais 40 millions de dollars en Afrique, avec des événements de plus en plus professionnalisés, comme Comic Con Africa ou des championnats continentaux qui attirent sponsors et audiences. Cette dynamique crée un cercle vertueux : l’e-sport stimule la demande pour des infrastructures, des formations et des contenus locaux, contribuant à la professionnalisation de toute la chaîne de valeur.
Un secteur en transition
Malgré cette dynamique, l’industrie africaine du gaming reste confrontée à des obstacles structurels : difficulté d’accès aux financements, fragmentation des marchés nationaux, problèmes liés au paiement en ligne ou encore aux infrastructures Internet dans certaines régions.
“L’écosystème du développement de jeux vidéo en Afrique entre dans une phase de transition”, ont ainsi conclu les auteurs du rapport “State of African Games” (“État des jeux vidéo africains”), publié en février 2026 par la plateforme Games Industry Africa.
“D’une part, le continent a acquis une présence mondiale tangible, contribuant à des millions d’unités vendues et démontrant que les jeux développés en Afrique peuvent rencontrer un succès international. D’autre part, le secteur reste très concentré, l’Afrique du Sud représentant une part importante des développeurs et des performances commerciales”, soulignent-ils.
Une opportunité stratégique pour le continent
À l’image de Nollywood pour le cinéma ou de l’afrobeats pour la musique, le jeu vidéo pourrait ainsi devenir la prochaine industrie culturelle et créative africaine à s’imposer sur la scène mondiale. Les grandes plateformes, de Sony à Microsoft, multiplient déjà les programmes de soutien aux développeurs africains, conscientes que les prochaines grandes communautés de joueurs se trouvent dans ces marchés émergents.
Pour les pays africains, l’enjeu dépasse le simple divertissement. Le gaming combine création artistique, ingénierie logicielle et exportation de contenus, trois domaines à forte valeur ajoutée. Dans des économies à la recherche de diversification, il représente un levier de création d’emplois qualifiés et d’intégration dans l’économie numérique mondiale.
“Les tendances en matière de prix et de moteurs de jeux montrent que les développeurs africains s’alignent globalement sur les pratiques de l’industrie mondiale, ce qui suggère une professionnalisation et une maturité technique croissantes”, indiquent les auteurs du rapport de Games Industry Africa. Toutefois, “la concentration géographique de ce succès souligne la nécessité de structures de soutien plus solides dans davantage de pays afin d’assurer une croissance plus équitable sur le continent”, préconisent-ils.
Si l’Afrique ne représente encore qu’une fraction du marché mondial, sa trajectoire rappelle celle de l’Asie du Sud-Est il y a quinze ans. “La prochaine phase du développement de jeux en Afrique sera probablement façonnée par des studios qui combinent l’attrait mondial du genre avec une identité culturelle distinctive, tout en ciblant des segments de marché mal desservis”, prédisent les auteurs du rapport.
Ainsi, avec des politiques publiques cohérentes, des investissements dans la formation et l’accès au financement, le continent pourrait s’imposer comme la prochaine frontière du jeu vidéo – non plus seulement comme un marché de consommation, mais comme un véritable territoire de production.
