Avec près d’un tiers de sa population âgée de moins de 30 ans, le Maroc dispose d’un atout démographique de taille. Une génération ultra-connectée, anglophone, consommatrice de contenus numériques et familière des codes du jeu vidéo. Selon les estimations des professionnels du secteur, le pays compterait entre 8 et 10 millions de joueurs réguliers en 2025, principalement sur mobile, segment qui concentre plus de 50% du marché mondial.
Au-delà de l’usage, c’est aussi le vivier de compétences qui attire l’attention. Gameplay programming, Game design, animation 3D, sound design : les métiers de l’industrie du gaming recoupent des expertises déjà présentes dans certaines écoles d’ingénieurs et filières créatives marocaines. Cette convergence entre créativité et technique s’inscrit dans une tendance plus large : celle de la montée en puissance des industries culturelles et créatives, désormais perçues comme des leviers de croissance économique et d’influence.
Une stratégie publique en construction
“Depuis fin 2021, nous avons travaillé sans relâche pour faire du Maroc un pôle régional et africain dans l’industrie du gaming, un secteur énorme qui se développe à un rythme effréné”
Conscient de ce potentiel, l’État marocain commence à structurer une stratégie dédiée, à la croisée de plusieurs politiques publiques : transition numérique, industrie, culture et emploi. Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a ainsi multiplié, ces quatre dernières années, les initiatives visant à intégrer le jeu vidéo dans une vision plus large des industries culturelles et créatives.
“Depuis fin 2021, nous avons travaillé sans relâche pour faire du Maroc un pôle régional et africain dans l’industrie du gaming, un secteur énorme qui se développe à un rythme effréné”, déclarait le ministre Mohammed Mehdi Bensaid en juillet 2025, lors de la deuxième édition de la Morocco Gaming Expo à Rabat. Objectif affiché : faire émerger un écosystème capable de produire, mais aussi d’exporter des contenus. “Nous avons le noyau pour avoir une réelle industrie, et compter dans quelques années le Maroc comme une plateforme intéressante dans l’industrie du gaming”, ajoutait-il.
Dans cette perspective, plusieurs axes sont mis en avant : soutien aux startups créatives, structuration des métiers et accompagnement des jeunes talents. L’approche se veut transversale. Le ministère plaide ainsi pour une articulation plus forte entre les différents départements concernés, notamment ceux de l’Investissement et de la Transition numérique.
Structurer un écosystème encore embryonnaire
Côté formation, plusieurs initiatives ont vu le jour depuis 2023 : cursus spécialisés en game design, animation ou programmation dans des écoles publiques et privées, partenariats avec des acteurs internationaux, et programmes de certification
Sur le terrain, l’écosystème reste en phase de structuration. Le Maroc compte aujourd’hui une quinzaine de studios dédiés au gaming et une centaine de startups évoluant dans cet écosystème. Mais les signaux d’émergence se multiplient.
Côté formation, plusieurs initiatives ont vu le jour depuis 2023 : cursus spécialisés en game design, animation ou programmation dans des écoles publiques et privées, partenariats avec des acteurs internationaux, et programmes de certification. L’objectif est clair : combler le déficit de profils expérimentés, principal frein au développement du secteur.
En parallèle, le programme d’incubation Video Game Incubator, dédié aux studios et porteurs de projets, accompagne les startups marocaines dès leurs premières étapes. La deuxième édition de cet incubateur, lancée début 2026 par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, offre aux entrepreneurs un accompagnement spécialisé avec des experts internationaux, des formations adaptées et un accès à un réseau professionnel élargi. L’objectif est de consolider une base de studios capables de produire des jeux de qualité et de pénétrer les marchés exportateurs.
Aussi, les incubateurs et hubs créatifs jouent un rôle clé. À Casablanca, Rabat ou encore Benguerir, des structures d’accompagnement intègrent progressivement des projets liés au gaming, avec un focus sur les startups innovantes.
Sur le volet international, le Maroc active ses réseaux. Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, aux côtés de l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE), multiplie les démarches pour attirer des studios étrangers, en mettant en avant les talents marocains, la compétitivité des coûts, la stabilité du pays et la qualité des infrastructures.
Des retombées économiques attendues
D’ici 2030, le Royaume ambitionnerait d’atteindre un chiffre d’affaires de 30 milliards de dirhams (environ 3 milliards de dollars), et la création de 10.000 emplois directs
À terme, le Maroc vise la création de plusieurs milliers d’emplois directs et indirects. Selon certaines projections, d’ici 2030, le Royaume ambitionne d’atteindre un chiffre d’affaires de 30 milliards de dirhams (environ 3 milliards de dollars), et la création de 10.000 emplois directs, couvrant plus de 80 métiers : écriture, programmation, animation 3D, game design, IA, marketing, etc.
Une ambition portée notamment par le projet Rabat Gaming City, une cité du gaming qui doit bientôt éclore dans la capitale. L’enjeu dépasse toutefois la seule question de l’emploi. L’industrie du gaming est aussi un vecteur d’attractivité internationale : en attirant des studios étrangers, le Maroc espère renforcer son image de hub créatif et technologique régional.
Le studio français TA Publishing, filiale du groupe polonais Forever Entertainment, éditeur majeur de jeux vidéo sur Nintendo Switch, a annoncé en février 2025 son intention d’ouvrir un studio à Rabat, au sein de Rabat Gaming City, avec un objectif de 50 à 100 employés
Ainsi, le studio français TA Publishing, filiale du groupe polonais Forever Entertainment, éditeur majeur de jeux vidéo sur Nintendo Switch, a annoncé en février 2025 son intention d’ouvrir un studio à Rabat, au sein de Rabat Gaming City, avec un objectif de 50 à 100 employés. Son dirigeant, Benjamin Anseaume, résume les raisons de cette implantation : “Après deux ans de recherche d’implantations internationales, le Maroc s’est imposé par sa stratégie structurée et visionnaire. Nous sommes convaincus que Rabat Gaming City deviendra un hub clé pour notre croissance.”
Autre levier stratégique : l’export de contenus culturels. À l’image de la Corée du Sud, du Japon, ou de la Chine (notamment avec le succès mondial du jeu Black Myth : Wukong), le jeu vidéo peut devenir un outil de soft power.
Univers narratifs inspirés de l’histoire marocaine, esthétique locale, mythologie revisitée : autant de pistes de création de valeur que le département dirigé par Mohammed Mehdi Bensaid cherche à développer. Reste que la concurrence est rude.
D’autres pays émergents, sur le continent africain (Afrique du Sud) mais également au Moyen-Orient (Turquie, Emirats arabes unis) ou en Asie (Inde, Vietnam) ont déjà pris une longueur d’avance, avec des écosystèmes plus matures et des politiques d’incitation agressives. Pour le Maroc, le défi est donc double : aller vite, sans brûler les étapes.
