Capital des pharmacies : les syndicats montent au créneau

Un sit-in devant le siège du Conseil de la concurrence. Une lettre au Chef du gouvernement. Les pharmaciens marocains ne comptent pas laisser passer la proposition qui menace, selon eux, le modèle officinal tel qu'il existe depuis des décennies.

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Selon le Conseil de la concurrence, l’absence de droit de substitution dont pourraient bénéficier les pharmaciens d’officine freine la diffusion massive du générique. Crédit: TNIOUNI/TELQUEL

Le 9 avril 2026, plusieurs centaines de pharmaciens se sont rassemblés devant le siège du Conseil de la concurrence à Rabat. Le motif : l’Avis publié par le Conseil de la concurrence sur le secteur pharmaceutique au Maroc, qui recommande notamment d’ouvrir le capital des officines à des investisseurs non-pharmaciens, dans le cadre d’une restructuration encadrée du tissu officinal national. Une préconisation perçue par la profession comme une ligne rouge, et qui a déclenché une mobilisation sans précédent.

Onze jours plus tard, la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) a franchi un nouveau palier. Dans un courrier daté du 20 avril 2026, son président, Mohamed Lahbabi, a adressé une lettre formelle au Chef du gouvernement, sollicitant « la communication d’une position gouvernementale claire et écrite concernant la recommandation relative à l’ouverture du capital des pharmacies aux investisseurs ». Une demande de clarification qui sonne comme un ultimatum diplomatique.

La démarche ne procède pas du hasard. Elle s’inscrit dans un rapport de force engagé depuis plusieurs mois entre les représentations professionnelles de la pharmacie et le Conseil de la concurrence. Lors des auditions menées dans le cadre de l’instruction de l’Avis, les syndicats avaient déjà exprimé leur « rejet catégorique » de cette orientation. Le sit-in d’avril a constitué une deuxième étape. La lettre au Chef du gouvernement en est une troisième, et la plus politique.

Un secteur déjà sous tension

Pour comprendre le contexte dans lequel s’inscrit cette offensive syndicale, il faut remonter aux chiffres que le Conseil de la concurrence lui-même a produits. Comme relayé par TelQuel, le réseau officinal marocain compte aujourd’hui 14.134 pharmacies, contre 9.185 en 2015, soit une progression de 54 % en 9 ans, alors que la population n’augmentait que de 8,8 % sur la même période. Le rythme d’ouverture des officines a été 6,5 fois plus rapide que la croissance démographique.

Résultat mécanique de cette surdensité : le chiffre d’affaires moyen par officine a chuté de 1,1 million de dirhams en 2014 à environ 950.000 dirhams en 2024, soit un recul de 17,5 % en 10 ans. Dans le même temps, les charges d’exploitation des pharmacies ont bondi d’environ 47 % entre 2015 et 2025, sous l’effet de la hausse des loyers, des coûts salariaux et des dépenses opérationnelles. Une compression des marges qui fragilise l’ensemble du réseau : selon les données relayées par le Conseil de la concurrence, environ 4.000 officines seraient aujourd’hui au bord de la faillite. Avec 38,4 officines pour 100.000 habitants, le Maroc dépasse largement la recommandation de l’OMS, qui préconise une pharmacie pour 5.000 habitants, soit moins de 20 officines pour 100.000 habitants.

C’est précisément face à ce constat que le Conseil de la concurrence a formulé sa recommandation de restructuration capitalistique : encourager le regroupement des officines, permettre l’entrée d’investisseurs extérieurs, afin de mutualiser les fonctions support, améliorer l’efficience opérationnelle et renforcer les capacités d’investissement. Une logique économique que les syndicats ne contestent pas sur le fond, mais dont ils récusent fermement la solution proposée.

Trois arguments, une ligne rouge

Dans sa lettre au Chef du gouvernement, la CSPM articule son opposition autour de trois axes. Premier argument : les difficultés du secteur ne tiennent pas à un défaut structurel du modèle officinal marocain, mais au retard dans la mise en œuvre des réformes déjà convenues avec le ministère de la Santé, consignées dans un procès-verbal conjoint signé le 15 avril 2023. La Confédération plaide pour que ces engagements soient d’abord honorés avant d’envisager toute refonte du cadre capitalistique.

Deuxième argument : la réforme serait « pleinement réalisable dans le cadre du modèle actuel, à travers l’activation des dispositions juridiques existantes ». Les syndicats estiment que les pharmacies marocaines, qui couvrent l’ensemble du territoire national, remplissent déjà un rôle sanitaire et social suffisamment robuste pour ne pas justifier une ouverture aux investisseurs.

Troisième argument, le plus redouté : les risques d’une telle réforme. La CSPM cite « une concentration économique excessive » susceptible d’affecter la répartition territoriale des officines, la stabilité des prix et, in fine, la couverture sanitaire universelle.
Ces trois points convergent vers une demande centrale : que le gouvernement prenne position officiellement, par écrit, avant que la recommandation du Conseil de la concurrence ne s’impose comme une feuille de route de facto.

Par ailleurs, le Conseil de la concurrence, dans son avis, avait pris soin de formuler sa recommandation avec prudence : il ne préconise pas une libéralisation totale, mais encourage des « formes de structuration et de regroupement entre officines, qu’elles soient capitalistiques ou non capitalistiques ». Une nuance que les syndicats, dans la fièvre de la mobilisation, semblent avoir perdu de vue, ou choisissent délibérément d’ignorer. Ce que la lettre au Chef du gouvernement révèle, en définitive, c’est moins un débat technique sur les structures capitalistiques qu’un bras de fer politique sur qui, du régulateur ou de la profession, dictera l’agenda de la réforme.