Chiraz Belfekih, sociologue : “Le stade est un lieu où les supportrices peuvent s’exprimer, se libérer et se rendre visibles”

Les supportrices de football évoluent dans un univers façonné par des codes masculins qu'elles intègrent parfois malgré elles. La sociologue tunisienne Chiraz Belfekih, spécialiste du supporterisme féminin et des pratiques sociales dans les contextes sportifs, décrypte les paradoxes d'une passion qui se vit entre effacement et affirmation de soi. Entretien.

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© Yassine TOUMI / TelQuel

La Coupe du monde 2026, co-organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique, a démarré. Et parmi les visages de ce rendez-vous planétaire, il en est un que les caméras peinent encore à saisir : celui des femmes. Alors qu’elles restent sous-représentées dans les rédactions sportives et quasi absentes des plateaux de commentateurs sportifs, elles sont pourtant bien dans les tribunes et suivent leur équipe de stade en stade avec ferveur.

Socialisées par des figures masculines, contraintes d’adopter des codes virils pour être respectées, ces femmes évoluent dans un paradoxe permanent : affirmer leur passion tout en neutralisant leur féminité. C’est l’un des constats de l’étude sur le supporterisme féminin dans les pays arabes, menée par la sociologue du sport tunisienne Chiraz Belfekih. Début 2026, elle a participé à la conférence “L’identité urbaine sous le prisme du football”, organisée par Casamémoire à l’American Arts Center à Casablanca. Elle a répondu aux questions de TelQuel.

TelQuel : Les trajectoires de supportrices sont nombreuses mais font l’objet de peu d’études jusqu’à présent. Pourquoi d’après vous ?

La sociologue tunisienne Chiraz Belfekih décrypte les paradoxes d’une passion qui se vit entre effacement et affirmation de soi.Crédit: DR

Chiraz Belfekih : Le monde du football exclut structurellement les femmes de sa sphère principale. Cette exclusion se manifeste à tous les niveaux : très peu de femmes occupent des postes de direction, d’arbitrage, et l’on compte peu de joueuses et de supportrices.

“Créé par et pour les hommes comme activité de loisir masculin, le football a vu l’arrivée des femmes comme une greffe que beaucoup refusaient d’accepter”

Chiraz Belfekih, sociologue du sport

Cette situation s’enracine dans l’histoire même du football. Créé par et pour les hommes comme activité de loisir masculin, il a vu l’arrivée des femmes comme une greffe que beaucoup refusaient d’accepter. Or, transformer ces ancrages historiques demande des décennies, parfois des siècles.

Déjà pendant l’Antiquité, un mythe raconte que, lors des Jeux olympiques grecs, une femme a voulu assister aux compétitions de pugilat pour voir son fils concourir. L’accès au stade étant interdit à son genre, elle s’est déguisée en entraîneur. Découverte, elle a été sanctionnée, ainsi que son fils. On voit déjà là l’ébauche de ce qui allait perdurer.

Mais, au-delà de l’accès initial, qui passe par la socialisation, se pose la question de l’évolution de carrière des femmes supportrices.

Justement, en parlant de socialisation, vous soulignez dans vos études le rôle crucial des pères. Qu’en est-il des mères et des figures féminines ? 

Les mères sont parfois présentes, mais pas systématiquement. Elles ont tendance à juger leurs filles, estimant qu’elles sont trop engagées. Néanmoins, certaines supportrices affirment avoir été soutenues par leurs mères, même si ce ne sont pas elles qui les ont initiées au football.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à partir de la puberté, comme l’ont exprimé plusieurs supportrices, elles “deviennent des femmes”. Dès lors, un schéma d’assignation de rôles se met systématiquement en place. Les mères craignent que leurs filles ne s’engagent sur des chemins peu recommandables et prennent alors le relais pour éviter qu’elles ne se sentent perdues en l’absence du père.

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