J’ai eu la chance de travailler dans l’industrie du jeu vidéo sur des projets emblématiques chez Ubisoft, notamment Prince of Persia et Les Lapins Crétins. Cette expérience m’a permis de développer un double regard : celui d’un joueur, mais aussi celui d’un professionnel qui comprend les mécanismes, les contraintes et les ambitions qui se cachent derrière chaque jeu.
Aujourd’hui, ce regard nous permet de poser une question essentielle : quelle place peut occuper le Maroc dans l’industrie mondiale du jeu vidéo ?
1.Rendre le jeu accessible est une notion fondamentale pour la réussite de l’e-sport marocain et africain
Le cloud gaming est en train de redéfinir les règles du jeu. En supprimant la dépendance au matériel, il permet d’accéder à des jeux exigeants sans posséder une machine coûteuse. C’est une révolution majeure, notamment pour des marchés où le prix du hardware reste un frein.
Mais cette promesse repose sur un pilier fondamental : la qualité du réseau. Dans les pays où la fibre offre des vitesses très élevées avec une latence minimale, les joueurs évoluent dans des conditions optimales. À l’inverse, une connexion instable ou une latence élevée transforme l’expérience en désavantage compétitif.

Les offres actuelles des fournisseurs d’accès à internet au Maroc ont connu des avancées significatives ces dernières années. Toutefois, au regard des exigences spécifiques du gaming compétitif — notamment en matière de latence, de stabilité et de très haut débit — des marges d’amélioration subsistent. Les niveaux de débit et la qualité de service, bien qu’en progression, restent en deçà des standards observés dans certains marchés internationaux, notamment en Amérique, en Europe et en Asie, où des offres très haut débit pouvant atteindre plusieurs gigabits par seconde sont largement déployées.
Dans ce contexte, le renforcement continu des infrastructures et l’évolution des offres constituent des leviers clés pour accompagner pleinement le développement de l’écosystème de l’industrie du gaming au Maroc. Dans l’e-sport, quelques millisecondes ne sont pas un détail technique. Elles décident du résultat.
À cela s’ajoute l’accessibilité aux serveurs. Aujourd’hui, la majorité d’entre eux sont situés en Europe. Cela signifie que nous jouons, depuis le Maroc, à plusieurs milliers de kilomètres des infrastructures. Jouer à cette distance, c’est déjà commencer la partie avec un handicap.
On doit clairement créer une proximité avec les divers grands éditeurs afin de voir les possibilités de créer des serveurs au Maroc. Une décision pareille nécessite la participation de plusieurs secteurs, un déploiement de moyens importants mais aussi des prises de décisions fortes en adéquation avec les exigences que nécessite le secteur du gaming compétitif.
Pour que le Maroc puisse réellement exister sur la scène e-sport internationale, trois éléments doivent être considérés comme essentiels : l’accès au cloud gaming, une infrastructure réseau performante et la proximité des serveurs. Sans ces conditions, nous ne jouons pas dans la même catégorie.
2. Les grands éditeurs sont les noyaux fertiles pour l’écosystème du jeu vidéo
L’industrie du jeu vidéo ne s’est pas construite par hasard. Elle s’est structurée autour de grands éditeurs qui ont posé les bases technologiques, créatives et organisationnelles que nous connaissons aujourd’hui. Si le marché indépendant occupe désormais une place importante, il est important de rappeler qu’il s’est développé sur ces fondations.
Les grands éditeurs sont de véritables noyaux fertiles: ils forment, structurent et diffusent le savoir-faire. Les grands éditeurs ne sont pas seulement des investisseurs : ce sont des écoles, des accélérateurs et des catalyseurs de talents.
Attirer ces acteurs au Maroc représenterait un tournant stratégique. Leur présence permettrait de créer des emplois qualifiés, de former des talents et de structurer un écosystème durable. Et surtout, elle pourrait donner naissance à une scène indépendante locale forte, capable de s’imposer à l’international. Au-delà des infrastructures et des investissements, nous devons aussi porter une vision.
Nous devons créer un environnement où des projets peuvent naître, comme dans les plus belles histoires de la Silicon Valley, où des idées nées dans des garages ont fini par transformer des industries entières.
“Le jeu vidéo est une industrie, mais c’est avant tout une ingénierie de l’émotion”
Le jeu vidéo est un terrain idéal pour cela. Quelques individus, portés par une idée forte, peuvent aujourd’hui créer des expériences capables de toucher des millions de joueurs à travers le monde.
Mais pour que ces ambitions deviennent réalité, elles doivent être soutenues. Le rôle du secteur privé est ici fondamental. Le développement de cette industrie ne peut pas reposer uniquement sur des dynamiques institutionnelles. Nous devons encourager les entreprises à investir, à accompagner les talents et à croire en ce potentiel. Le jeu vidéo ne doit pas être enfermé dans une logique bureaucratique. C’est une industrie vivante, qui a besoin de liberté, d’audace et de prise de risque.
Enfin, il est essentiel de rappeler une chose : le jeu vidéo est une industrie, mais c’est avant tout une ingénierie de l’émotion. Chaque jeu qui marque les joueurs est conçu pour faire ressentir quelque chose: de la tension, de la joie, de la frustration, de l’émerveillement. Et cette dimension émotionnelle est au cœur de sa réussite.
Un grand jeu ne naît pas d’un modèle économique. Il naît d’une idée qui touche le joueur. C’est pour cela que cette industrie doit être portée par des joueurs, des créatifs et des professionnels capables de comprendre et de parler à l’émotion. La technologie et l’économie sont des outils. L’émotion, elle, est le moteur.
Si je repense à l’enfant qui passait des heures devant son Atari 2600 jusqu’à en griller deux consoles, je me dis que c’est souvent de ces passions-là que naissent les trajectoires les plus inattendues. Et peut-être que parmi les jeunes joueurs marocains d’aujourd’hui se trouvent déjà ceux qui créeront les grands jeux de demain.
