Il faut plus que deux matchs amicaux pour tourner la page. Mais il fallait bien commencer quelque part. Mohamed Ouahbi, lui, a choisi de commencer par déplacer le débat. Après des semaines de commentaires coincés dans le souvenir de la CAN 2025, le nouveau sélectionneur a tenté autre chose : sortir les Lions du procès permanent de l’après-CAN pour les rapprocher de leur prochain horizon. Le sien a un nom, et il l’a nommé sans trembler : la Coupe du Monde.
Ce glissement n’a rien d’anodin. Au Maroc, on parle rarement du futur sans revenir d’abord aux blessures. On dissèque, on rejoue, on rumine. Ouahbi, lui, est arrivé avec une idée presque contre-culturelle : regarder devant. Sans faire comme si rien ne s’était passé, sans effacer la CAN d’un revers de main, mais en évitant que la sélection nationale ne reste bloquée dans une salle d’attente émotionnelle, en attendant le verdict du TAS. En deux sorties, un nul accroché face à l’Équateur puis une victoire plus aboutie contre le Paraguay, il n’a pas tout réglé. Mais il a changé la conversation.
Et c’est peut-être là son premier mérite. Le second, plus discret mais plus intéressant encore, est d’avoir osé toucher au jeu. Il n’a pas tout cassé, non. Lui-même a expliqué ne pas vouloir mener une révolution tactique avant le Mondial. Mais il a osé retoucher ce qui, chez nous, finissait par ressembler à des vérités sacrées : certains automatismes, certaines hiérarchies implicites, certaines habitudes de jeu qu’on confondait un peu trop vite avec des lois naturelles. Walid appelait ça ses “certitudes”. Elles étaient suffisantes pour nous rassurer. Face au Paraguay (2-1), les premiers repères d’un autre équilibre sont apparus, avec un onze mêlant continuité et ajustements, et un Maroc capable de monter en puissance après la pause. Après le match, Ouahbi a publiquement remercié son staff.
“Une sélection qui veut grandir doit parfois accepter de toucher à ses propres mythes”
Dans la méthode Ouahbi, il y a aussi de l’échange, du dialogue, un staff qui ne meuble pas le banc, mais participe vraiment au match. Après ce deuxième but marqué sur un schéma presque jumeau du premier, le doigt pointé de son adjoint Sacramento et le regard levé de Ouahbi, comme un discret “oui, bien vu”, racontent assez bien cette cuisine collective qui, parfois, finit par payer. C’est peut-être peu. C’est déjà beaucoup. Parce qu’au fond, le plus simple, après un traumatisme collectif, est de sanctuariser les anciennes certitudes. De ne toucher à rien. De repeindre l’héritage et de le présenter comme neuf. Ouahbi a fait autre chose : il a pris ce groupe tel qu’il est, avec ses qualités, ses cicatrices et ses réflexes, puis il a essayé d’y remettre du mouvement. En clair, il n’a pas seulement voulu rassurer. Il a voulu corriger.
La parole de Ouahbi prolonge assez bien sa méthode. Elle est calme, posée, presque scolaire, mais sans la moindre raideur. Il parle de mouvement, de profondeur, de rythme, de choix, comme un homme qui cherche à construire plutôt qu’à meubler. Et surtout, il ne fuit pas ce qui fâche un peu. Il explique ses changements déséquilibrants par un besoin de tests à l’approche du Mondial.
Ce n’est pas encore une révolution. Ce n’est peut-être même pas encore une bascule. Mais c’est un début de courage. Et dans le football marocain, où l’on adore les symboles, les fidélités et les dogmes, ce n’est déjà pas si mal. Ouahbi n’a pas seulement livré des résultats. Il a introduit une idée simple et presque neuve : une sélection qui veut grandir doit parfois accepter de toucher à ses propres mythes.
