Le jour d’après

Par Nassim El Kerf

Nous y sommes. C’est le jour d’après. Celui où l’on revient à notre train de vie, à notre football quotidien, à notre Botola, à nos compétitions interclubs. Et là, le constat saute aux yeux, presque indécent : la CAN au Maroc n’est pas une preuve continue du développement du football africain, comme le répète souvent Patrice Motsepe. C’est une éclaircie. Un mirage. Ensuite, c’est le retour à la vraie vie : notre pain quotidien, toujours aussi dur à avaler.

La réalité, c’est une Ligue des Champions africaine qui peine à rivaliser avec celles des autres continents. La pire en termes de rentabilité, la moins rassurante en termes de fiabilité, la moins clinquante côté marketing. La VAR n’y apparaît qu’aux tours avancés, pas en phase de poules. Des pelouses synthétiques, des terrains catastrophiques, pourtant homologués, des matchs joués à 13h sous un soleil de plomb ; comme si le spectacle devait s’excuser d’exister.

“Championnats reportés, calendrier compressé, organismes rincés. On surcharge, on empile, on bricole. Et on s’étonne ensuite que le football africain tâtonne, au lieu de gambader”

Nassim El Kerf

Chez sa petite sœur, la Coupe de la Confédération, le tableau est le même. Parfois pire. Des clubs sans moyens qui peinent à financer des déplacements en vols directs, condamnés aux escales, aux arrivées la veille d’un match programmé le week-end. Et qui dit week-end dit championnats reportés, calendrier compressé, organismes rincés… On surcharge, on empile, on bricole. Et on s’étonne ensuite que le football africain patine, au lieu de gambader.

Le paradoxe est cruel : le football africain a les moyens humains de filer à vitesse grand V. Parmi les meilleurs joueurs des championnats européens, il y a toujours des Africains. Pourtant, le continent ne les voit presque jamais jouer sur son sol. Ils partent tôt. Repérés, aspirés, exportés par des centres de formation qui n’ont pas les moyens de les garder. Et le cercle se referme : pas de stars qui restent, pas de locomotives locales, donc pas de valorisation durable, donc pas de ressources, donc pas de stabilité. 

Dès la fin de la CAN — pour ne parler que de nous —, le programme de la Botola est tombé, avec des matchs dont la localisation était… inconnue. “En cours”, est-il écrit dans la colonne du stade censé accueillir la rencontre. Comme si le football redevenait ce qu’il est trop souvent : une affaire qu’on improvise, un produit qu’on ne respecte pas. Il a fallu des interventions, des coups de fil, des ajustements, pour que les matchs soient reprogrammés dans leurs lieux d’origine. Une semaine après la CAN, les supporters du Wydad étaient encore obligés de s’entasser devant des guichets pour récupérer un ticket acheté en ligne. Une semaine ! Alors qu’à Casablanca, durant la CAN, on entrait avec un billet numérique, simplement. Ce sont des détails, oui. Mais qui révèlent cette manière de vivre les grandes compétitions comme des parenthèses enchantées : on ouvre, on applaudit, on ferme, on oublie. Au lieu de prolonger l’héritage — humain, matériel, mental — et d’en faire une norme.

C’est peut-être ça, le plus triste : ces grands événements réussis ne deviennent pas la règle. Ils restent l’exception qui confirme la règle. La CAN 2025 a prouvé que l’Afrique pouvait faire les choses en grand — à condition d’y mettre de la volonté, des moyens, de l’exigence. Le Maroc a prouvé qu’il pouvait accueillir le monde dans de bonnes conditions. Il est donc capable de mieux organiser, et mieux mettre en valeur, ses propres compétitions. Elles seront alors plus que jamais le socle, la vraie base, le laboratoire quotidien du développement de son football. Et peut-être que l’Afrique suivra.