Éthique numérique : l’approche marocaine de l’IA responsable

Alors que l’IA bouleverse les pratiques numériques, le Maroc tente de trouver une approche équilibrée en l’intégrant dans ses dispositifs de cybersécurité tout en développant un cadre éthique via la future loi Digital X.0.

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Amal El Fallah Seghrouchni
Amal El Fallah Seghrouchni Crédit: DR

L’intelligence artificielle crée à la fois des opportunités et des défis pour la société. En matière de cybersécurité, par exemple, elle améliore la détection des menaces, l’analyse automatique des incidents et la capacité de réaction. Mais elle peut également être utilisée à des fins malveillantes par des cybercriminels.

Dans un contexte de transformation numérique accélérée — modernisation des services publics, industrialisation des territoires, montée en puissance des secteurs financier, portuaire ou aéroportuaire — et à l’approche d’événements majeurs comme la Coupe du Monde 2030, le Royaume est plus exposé aux cybermenaces. Et les attaques ciblant les institutions publiques, les tentatives de déstabilisation ou les campagnes de désinformation s’appuient de plus en plus sur l’IA. Cette évolution nécessite un encadrement éthique renforcé, une gouvernance adaptée et des dispositifs robustes de protection des données afin d’assurer un développement éthique et responsable de l’IA. Ainsi, en plus de la loi 05.20 relative à la cybersécurité, et de la loi 09.08 sur la protection des données à caractère personnel dont la CNDP doit contrôler l’application, le Maroc s’apprête, avec la future loi-cadre Digital X.0, à doter son système numérique d’un nouveau cadre réglementaire capable de protéger, détecter, répondre et restaurer, tout en préservant la continuité des services et la confiance des citoyens.

“L’IA ne doit pas créer des inégalités nouvelles, mais au contraire permettre de moderniser les services publics, renforcer l’efficacité de l’État et accompagner le développement économique et social du pays”, souligne la ministre déléguée auprès du chef du gouvernement, chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni. Ainsi, “le cadre Digital X.0 consacre cette ambition en garantissant la souveraineté de la donnée, l’explicabilité des algorithmes, la transparence et le respec t des droits fondamentaux”, ajoute la ministre.

Première étape

Dans cette dynamique, le Royaume a organisé, sous haut patronage royal, les premières Assises nationales de l’Intelligence artificielle, les 1er et 2 juillet 2025 à Rabat. Cette rencontre, qui a réuni ministères, institutions publiques, universités, startups, experts internationaux, société civile et talents de la diaspora, a constitué un premier jalon dans la définition d’une stratégie nationale d’IA souveraine, efficiente et éthique.

“Les travaux ont été structurés autour de 13 verticales stratégiques, identifiées comme les domaines où l’IA peut avoir l’impact le plus transformateur pour le Royaume”, souligne la ministre : réforme et modernisation de l’administration, éducation et nouvelles pédagogies, sport, santé et médecine de précision, smart agriculture et production halieutique, industrie X.0, sécurité et souveraineté, culture et créativité, médias et démocratie, coopération internationale, gouvernance, confiance et éthique, innovation et startups, et enfin infrastructures et investissements. “Ces travaux ont débouché sur des recommandations concrètes ainsi que sur la signature de plusieurs protocoles d’accord avec des organismes nationaux et internationaux, et constituent désormais un socle pour le déploiement opérationnel de l’IA au service du citoyen et des secteurs stratégiques”, précise Amal El Fallah Seghrouchni.

Déploiement tous azimuts

Dans la continuité de ces orientations, le ministère de la Transition numérique de la Réforme de l’administration a créé une direction générale dédiée à l’intelligence artificielle, afin d’assurer cohérence, pilotage et coordination des projets. Le développement du Cloud souverain et du campus de data centers verts Igoudar à Dakhla, appuieront également le déploiement de l’IA au service de l’immunité numérique du pays.

La réussite de cette stratégie repose également sur les talents. Le Maroc investit dans la formation aux métiers stratégiques : IA, cybersécurité, data et cloud. Plus de 22 500 étudiants sont aujourd’hui engagés dans 549 filières accréditées, et des programmes de reskilling tels que JobInTech visent 15 000 jeunes qualifiés dans les métiers les plus demandés.

Le ministère a aussi créé un Centre d’innovation en cybersécurité (CIC) avec la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information (DGSSI) et le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, dédié à la recherche et l’innovation dans les domaines de l’IA et de la cybersécurité. “L’objectif est clair : accélérer la production de chercheurs et d’innovateurs marocains capables de contribuer activement à la transition numérique du pays et au renforcement d’une souveraineté technologique réelle”, souligne la ministre.

Par ailleurs, le Maroc développe une IA souveraine adaptée à ses réalités culturelles, linguistiques et territoriales (voir encadré). Ainsi, des technologies dédiées à l’arabe, à l’amazighe et à la darija sont en cours de développement afin que l’IA comprenne pleinement les usages des citoyens marocains et réponde avec précision à leurs besoins.

Jazari Institutes, l’IA au cœur des régions

La territorialisation de l’innovation constitue un autre pilier majeur de cette stratégie. “Avec le réseau des Jazari Institutes, le Maroc ancre l’IA et les technologies émergentes dans les territoires en réunissant chercheurs, ingénieurs, startups et administrations autour de projets concrets”, souligne El Fallah Seghrouchni. Un premier institut a ainsi été déployé dans la région de Guelmim-Oued Noun en avril 2025, suivi par Benguerir puis Nador, et plus récemment par Dakhla, avant d’être progressivement généralisé aux douze régions du Royaume. Ce déploiement se fait “dans le cadre d’un maillage territorial équilibré, afin de répondre aux besoins prioritaires des territoires : gestion de l’eau et de l’agriculture, santé territoriale, transition énergétique, logistique, industrie et tourisme”, précise la ministre. Le “Jazari Root”, qui sera inauguré en janvier 2026 à Rabat, jouera le rôle de structure centrale de coordination de ce réseau.

Cette ambition se matérialise enfin à travers des partenariats avec des leaders technologiques mondiaux. Ainsi, le mémorandum d’entente signé entre le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration et Mistral AI, acteur européen majeur de l’IA générative, en septembre 2025, illustre cette dynamique. “Ce partenariat vise à développer les compétences marocaines en IA, à soutenir l’émergence de startups deeptech, à accélérer le déploiement de solutions industrielles souveraines, et à promouvoir un usage éthique et responsable de l’IA dans le respect de la protection des données personnelles”, conclut la ministre.

Encadré :

Une plateforme pour une IA responsable

Une convention de partenariat a été signée, le 11 septembre 2025 à Rabat, entre le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration et la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP), pour le développement d’une plateforme nationale de l’intelligence artificielle (IA) responsable et d’un framework de plateforme basée sur un Large Language Model (LLM). L’objectif est de mettre à disposition des citoyens, entreprises et administrations des outils d’IA générative et conversationnelle, sécurisés, performants et respectueux des droits fondamentaux.

“L’IA ne doit pas créer des inégalités nouvelles mais accompagner le développement du pays”, dit Amal El Fallah Seghrouchni