Rappel mondial du FreeStyle Libre 3: un capteur dangereux pour les diabétiques vendu au Maroc

Un rappel mondial de capteurs de glycémie défaillants révèle l'ampleur du commerce illégal de dispositifs médicaux au Maroc. Malgré l'alerte de l'AMMPS, des sites continuent de vendre le FreeStyle Libre 3, un produit non autorisé lié à sept décès dans le monde. Sans traçabilité ni sanctions.

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Sept décès. 736 événements indésirables graves. Trois millions de capteurs défaillants rappelés aux États-Unis seulement. Le 24 novembre 2025, le géant pharmaceutique Abbott initie un rappel mondial massif de ses capteurs de glycémie FreeStyle Libre 3 et FreeStyle Libre 3 Plus. Une ligne de production défectueuse produit des lectures de glucose incorrectement basses, poussant les patients diabétiques à prendre des décisions thérapeutiques potentiellement mortelles. Au Maroc, l’affaire révèle un vide béant. Car si le produit n’est pas autorisé sur le territoire, il y est vendu. En toute illégalité. Et ce, malgré l’alerte de l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS): les sites de vente en ligne poursuivent leur activité. Sans traçabilité, sans recours, sans sanctions.

Un dispositif médical à haut risque

Le FreeStyle Libre 3 est un capteur de glycémie en continu. Collé sur le bras, il transmet en temps réel les données de glucose vers une application mobile ou un lecteur dédié. Pour les personnes diabétiques, c’est un outil de surveillance permanent qui permet d’éviter les hypoglycémies dangereuses et d’ajuster les doses d’insuline.

Ce qui signifie que le problème technique identifié par Abbott peut avoir des conséquences dramatiques: certains capteurs issus d’une ligne de production spécifique fournissent des mesures faussement basses. Le dispositif indique au patient qu’il est en hypoglycémie alors que ce n’est pas le cas. Résultat : le patient  peut consommer des glucides de manière excessive ou reporter des injections d’insuline. Des décisions qui peuvent mener à des complications graves, voire des décès.

Surtout que les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le communiqué officiel d’Abbott du 24 novembre, 736 événements indésirables graves ont été rapportés au niveau mondial. L’Agence américaine des médicaments (FDA) a publié une alerte précoce confirmant la gravité de la situation. Plus d’une quinzaine de pays, en plus des États-Unis, sont concernés par ce rappel : France, Allemagne, Canada, Espagne, Royaume-Uni, Belgique, Suisse, Pays-Bas, Italie, et d’autres nations européennes. Les patients peuvent vérifier si leur capteur fait partie des lots rappelés via le site www.FreeStyleCheck.com. Abbott remplaçant gratuitement les dispositifs défectueux.

Au Maroc, un produit toujours vendu

Le communiqué de Abbott a également fait réagir au Maroc. Le 5 décembre, l’AMMPS publie une alerte de sécurité urgente. Le communiqué de l’agence contient une précision de taille: ces dispositifs médicaux ne sont pas enregistrés au Maroc. “Leurs vente et distribution sont strictement interdites sur le territoire marocain”, indique l’AMMPS, qui ajoute toutefois que “des dispositifs seraient en vente illégale via des sites web et des réseaux sociaux.”

L’alerte est claire. Mais elle sonne dans le vide. Car contrairement aux 17 pays où un rappel officiel a été émis, les patients marocains ne peuvent pas vérifier leurs lots. Ils ne savent pas de quel pays proviennent les capteurs achetés en ligne. Impossible de déterminer s’ils font partie des lots défectueux, s’ils ont été stockés dans des conditions appropriées, ou même s’il s’agit de produits authentiques. Pas de traçabilité. Pas de garantie. Pas de recours. Pas de remplacement gratuit.

Un spécialiste lance l’alerte

C’est dans ce contexte qu’Ismaïl Lahsini, directeur général de Meducate et entrepreneur dans le secteur des dispositifs médicaux, tire la sonnette d’alarme. Dans une publication LinkedIn datée du 7 décembre, deux jours après l’alerte de l’AMMPS, il effectue une recherche personnelle sur internet.

Son constat est accablant. “Sur la première page de résultats Google, j’ai pu identifier au moins six sites de vente en ligne marocains qui proposent toujours ce produit à la vente« , écrit Lahsini. Pire : “Aucune mention légale complète, pas de contact identifiable avec une adresse physique vérifiable, ni d’identification juridique, de numéro de registre de commerce, de numéro d’enregistrement auprès de l’AMMPS ou de l’ex DMP. On trouve, au mieux, un numéro de téléphone mobile et une adresse email. »

Ces observations ont été faites après la publication de l’alerte de l’AMMPS. Autrement dit, malgré le rappel à l’ordre explicite de l’autorité sanitaire nationale, ces canaux de distribution poursuivent leurs activités, sans effectuer le moindre retrait des produits concernés.

Lahsini rappelle que les capteurs FreeStyle Libre 3 sont classifiés comme dispositifs médicaux de classe IIb selon la réglementation européenne (Règlement MDR 2017/745). Cette classification correspond à un niveau de risque élevé, au même titre que les pompes à perfusion ou les hémodialyseurs. Pour qu’un tel dispositif soit légalement commercialisé, il doit obtenir une certification délivrée par un organisme notifié indépendant, basée sur un dossier technique complet, une évaluation clinique documentée et une traçabilité assurée par un identifiant unique.

Lorsqu’un tel dispositif est acquis via des canaux non autorisés, l’ensemble de ces garanties disparaît« , avertit Lahsini. “Le patient se trouve privé de toute protection : pas de traçabilité, pas de garantie sur l’authenticité ou les conditions de stockage, pas de recours en cas de préjudice, pas de remplacement gratuit comme celui qu’Abbott propose actuellement aux patients ayant acquis leurs capteurs par les voies légales. »

Un cadre juridique existant, mais pas appliqué

Le problème n’est pas l’absence de loi. Le cadre juridique existe déjà. En janvier 2025, le président du Ministère public avait adressé une circulaire aux procureurs généraux du Roi visant à lutter contre les circuits parallèles de vente illicite de médicaments via internet et les plateformes de commerce électronique. “Cette circulaire, dans son esprit, couvre nécessairement la vente de dispositifs médicaux de classe IIb et III en dehors des circuits légaux”, argumente Lahsini. “La logique est identique : il s’agit de produits de santé à risque élevé, dont la vente non contrôlée expose les patients à des dangers graves, pouvant aller jusqu’au décès.” Mais entre la circulaire et son application, il y a un gouffre. Les sites continuent de vendre. L’AMMPS alerte mais ne peut sanctionner. Le Ministère public dispose des outils juridiques mais les vendeurs anonymes opèrent en toute impunité.

Le renforcement du contrôle des plateformes e-commerce qui vendent des produits de santé au Maroc s’impose comme une priorité, qu’il s’agisse de sites web ou de comptes sur les réseaux sociaux« , plaide Lahsini. “La vente de dispositifs médicaux non autorisés devrait entraîner des sanctions immédiates et dissuasives. Au-delà du contrôle, une obligation de retrait immédiat des produits faisant l’objet d’alertes sanitaires devrait être instaurée. » L’entrepreneur souligne également le rôle que peuvent jouer les professionnels de santé en attendant des réponses institutionnelles. Les médecins qui suivent des patients diabétiques peuvent les interroger sur l’origine de leurs dispositifs de surveillance. Les pharmaciens peuvent informer ceux qui les questionnent sur le statut réglementaire de ces capteurs au Maroc. L’ensemble des professionnels de santé peuvent relayer l’alerte de l’AMMPS et inviter leurs patients à vérifier leurs

Sept personnes sont mortes. Des centaines d’autres ont été victimes d’incidents graves. Au Maroc, impossible de savoir combien de capteurs défectueux circulent. Impossible de savoir combien de patients sont exposés. Impossible, surtout, de comprendre pourquoi rien ne change.

Note importante : Ce rappel concerne exclusivement les capteurs FreeStyle Libre 3 et FreeStyle Libre 3 Plus. Les autres produits de la gamme (Libre 2, Libre 2 Plus, Libre 14 day, Libre Pro) ne sont pas concernés.