Mehdi Berrada : “En entreprise, on ne rend pas les gens heureux avec un baby-foot, mais avec un sentiment de liberté”

De banquier d’affaires chez Rothschild à pionnier de l’entreprise collaborative en France, Mehdi Berrada partage avec TelQuel une expérience singulière, portée par des valeurs de justice sociale appliquées à l’entreprise.

Par

Mehdi Berrada.

Après sept ans chez Rothschild à Paris, Mehdi Berrada quitte son poste de directeur adjoint de la banque d’affaires en 2007 pour la direction administrative et financière de Poult, groupe industriel de biscuiterie en province, dont il devient le directeur général deux ans plus tard. Avec le PDG du groupe Carlos Verkaeren, le Casablancais fait alors le pari de “libérer l’entreprise” et instaure des pratiques encore pionnières à l’époque : participation des ouvriers à l’organisation de leur usine, réduction des lignes hiérarchiques… Le groupe passe progressivement d’un management pyramidal à une horizontalité qui verra quintupler le chiffre d’affaires en dix ans. Quand il le quitte en 2017, le Groupe Poult fait 300 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 1200 personnes.

Aujourd’hui, l’ex-banquier d’affaires est à la tête de sa propre entreprise dans la région toulousaine, Agronutris. Enfin, c’est aussi celle des 110 employés, car ils sont tous actionnaires. Dans cette startup d’élevage d’insectes pour l’alimentation animale et les engrais, qui a levé 100 millions d’euros depuis son lancement en 2018, le bien-être au travail est central — et on est très loin du baby-foot ou de la salle de sieste. 

Avec Mehdi Berrada, nous avons discuté — longuement — management réinventé, gouvernance partagée, intelligence collective, sociocratie, et plus globalement, car c’est fondamentalement ce qui l’anime, aventure humaine.

TelQuel : Entreprise collaborative, entreprise libérée… Ces expressions sont-elles synonymes ou ce sont des cultures d’entreprise différentes ?

Mehdi Berrada : Certains parlent d’entreprise collaborative, d’autres d’entreprise responsabilisante, ou encore de gouvernance partagée. Cette dernière est intéressante, car elle requestionne le pouvoir. Personnellement, je préfère parler d’“entreprise collaborative à gouvernance partagée”, même si c’est un peu long, car je trouve que “l’entreprise libérée” a été galvaudée. 

Frédéric Laloux (auteur de Reinventing organisations : vers des communautés de travail inspirées, paru en 2014, ndlr) parle quant à lui d’entreprise opale, où tout est très collaboratif, très horizontal, où il y a moins d’enjeux d’ego et plus d’envie de servir l’intérêt collectif.

En quoi l’entreprise libérée est un concept galvaudé ?

Le concept est devenu très à la mode et a perdu de son essence avec des entreprises qui s’estiment libérées quand une nouvelle culture d’entreprise est mise en place, avec un open space, un baby-foot, etc.

Isaac Getz, le théoricien de l’entreprise libérée, est à la base un chercheur en innovation. Il a observé des boîtes qu’il trouvait très innovantes dans leur domaine, qui avaient des niveaux de croissance élevés, et s’est rendu compte que ce qui faisait leur force, ce n’était pas leur process, mais leur culture d’entreprise. Il y avait énormément de liberté, de capacité d’agir, de capacité à collaborer. D’où le concept d’entreprise libérée. Ces entreprises avaient souvent des leaders éclairés dont la force n’était pas de tout savoir, de tout décider, mais de donner du sens et de créer des conditions pour que les talents humains se mettent en musique. Des sages-femmes de l’intelligence humaine, en somme.

Les humains sont animés par des choses bien supérieures à uniquement l’argent

Les humains sont animés par des choses bien supérieures à uniquement l’argent. Ils sont animés par le sens et ils ont des besoins : le besoin d’être aimé, d’être reconnu, de contribuer, d’appartenir à un groupe. Et au final, c’est un besoin de cocréer. Il est possible de créer des sociétés qui nourrissent mieux ces besoins, pour arriver à des entreprises qui sont beaucoup plus efficientes et performantes parce qu’elles parviennent à allumer en chacun de nous ce qui nous anime profondément.

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