Le paradoxe marocain

Par Réda Dalil

Quelque chose ne tourne pas rond dans le royaume du Maroc. Année après année, notre pays continue de détruire des emplois. En 2022, 24.000 emplois nets sont passés à la trappe. Entre les mois d’octobre 2022 et 2023, 270.000 emplois sont partis en fumée. Les récentes données publiées par le HCP font froid dans le dos : 248.000 chômeurs de plus, un taux de chômage record et un taux d’activité nationale d’à peine 43,2%.

à lire aussi

Ce sont là les ingrédients d’un désastre humain et social annoncé. Jusqu’ici, le gouvernement n’a pas réagi à ces chiffres accablants. Sans doute sous l’effet du choc. Il faut dire que ces statistiques contrastent avec ce qu’on a appelé le “Momentum Maroc”. Une parenthèse enchantée qui s’est ouverte avec la bonne gestion par l’État de l’épidémie du Covid-19, s’est étendue à la série de victoires arrachées par notre diplomatie, au parcours de rêve des Lions de l’Atlas au Mondial du Qatar, à la bonne prise en main par les autorités et la société civile de la tragédie d’Al Haouz, à la prochaine tenue de la CAN chez nous en 2025, jusqu’à l’obtention récente du sésame tant attendu : l’organisation, avec le Portugal et l’Espagne, de la Coupe du Monde de football en 2030.

Cet “instant” Maroc est bien réel. Il s’est traduit sur le plan économique par de nombreuses promesses d’implantations d’usines et de giga-factories étrangères. L’industrie automobile marocaine caracole et attire, dans son sillage, de nombreux opérateurs séduits par un écosystème local compétitif et doté de ressources humaines de qualité.

L’organisation récente des assemblées annuelles du FMI et de la Banque Mondiale à Marrakech est un énième signe, s’il en fallait, de la capacité du Maroc à briller dans les radars des bailleurs de fonds internationaux. Les paroles amènes sur la soutenabilité de notre économie dont n’a pas tari la DG du FMI, Kristalina Georgieva, participent de ce rayonnement marocain dont nul ne peut douter.

Mais alors qu’est-ce qui cloche ? Pourquoi ce flagrant contraste entre le narratif d’un pays qui s’impose comme une valeur sûre et émergente, et la réalité d’un marché du travail qui en dit l’exact contraire. Pourquoi n’arrive-t-on pas à aligner l’intérêt suscité par le Maroc et sa situation réelle en termes d’emploi ? Le plus inquiétant, c’est que ces hécatombes d’emplois interviennent alors que le Maroc n’est pas en récession.

Tant en 2022 qu’en 2023, la croissance a été et sera positive. Cette année, le HCP table sur une hausse du PIB de 2,9%. Il fut un temps où un point de PIB se traduisait par 50.000 emplois créés. Aujourd’hui, la croissance devient schumpétérienne, c’est-à-dire destructive d’emploi. Notre économie s’est-elle à ce point automatisée, technicisée, et notre industrie robotisée, pour créer de la valeur tout en se passant du capital humain ?

Certains avancent que la transition verte qu’entreprend le royaume en est la cause, puisque les investissements dans le solaire, l’éolien, l’hydrogène et l’hydraulique ne sont pas intensifs en facteur travail. D’autres arguent que depuis le Covid, les TPME, qui constituent 95% du tissu économique, ne se sont jamais remises du “shutdown” de l’économie, ni, dans la foulée, des vagues inflationnistes qui persistent à siphonner les trésoreries ainsi que le pouvoir d’achat des citoyens.

Enfin, il y a ceux qui incriminent le secteur privé, l’accusant de doper ses marges au lieu d’opter pour des investissements productifs et générateurs d’emplois. De fait, la générosité du gouvernement avec les entreprises réalisant moins de 100 millions de dirhams de chiffre d’affaires en matière d’IS n’a pas donné ses fruits. Ni d’ailleurs les cadeaux faits aux actionnaires sous forme de baisse du taux d’impôt sur les dividendes.

“Un pays en croissance qui détruit de l’emploi, cela ressemble à une équation diabolique”

Réda Dalil

Sommes-nous donc victimes d’une classe d’affaires à ce point suspicieuse de l’économie nationale qu’elle évite d’y engager ses capitaux ? Sont-ce les augmentations en rafale du taux directeur décidées par le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, qui ont refroidi la machine, faisant exploser le coût du crédit et donc du financement ? Est-ce tout cela à la fois, ou rien de tout cela ? Le fait est, hélas, qu’un bug existe sous la forme d’un filtre verrouillé qui empêche les richesses produites de profiter à un large pan de la population. Un pays en croissance qui détruit de l’emploi, cela ressemble à une équation diabolique. Et qui plus est insoutenable. Le gouvernement devrait sortir de sa torpeur et analyser les causes de cette thrombose, pour tenter d’y placer un ou plusieurs stents. Car sa calcification dans le temps condamnerait l’organisme économique au collapsus. Scénario inenvisageable…

à lire aussi