CGEM, petites cooptations en famille

Par Réda Dalil

La composition des nouvelles instances de gouvernance de la CGEM, dévoilée le 20 juin, provoque la sidération. Comme le signale un grand patron dont TelQuel a obtenu le témoignage, “ce n’est plus un conseil d’administration, c’est une réunion de famille au country club”. Fraîchement réélu à la tête de la CGEM pour un nouveau mandat de trois ans, Chakib Alj s’est empressé de dévoiler son casting pour les postes de leadership au sein de l’organisation patronale.

Les 22 noms composant le conseil d’administration et ceux nommés dans les commissions et les comités de gouvernance donnent le vertige. Nièce de, neveu de, sœur de, cousin de, oncle de, ami fidèle de, proche de, homme de confiance de, ancien collaborateur de… la faune désignée participe d’un entre-soi et d’une consanguinité crispants et – il faut le dire – rarement observés à ce niveau de représentation.

Cette chaîne d’accointances et de plébiscites mutuels crée un malaise. Pour s’en faire une idée, TelQuel en a reconstitué l’arborescence dans un article publié sur TelQuel.ma et repris dans le numéro que vous tenez dans les mains. Si cet article a tant circulé sur les réseaux sociaux, c’est en raison du fait que la mythologie de l’élite repliée sur elle-même, qu’ont si bien décrite les sociologues Ali Benhaddou et Pierre Bourdieu, s’est manifestée là dans toute sa crudité.

“Tous ceux qui pensaient ces pratiques de cooptation révolues dans un Maroc nouveau, égalitaire, imperméable au favoritisme de clan, peuvent déchanter”

Réda Dalil

L’on pouvait suspecter, subodorer qu’au Maroc cette discrimination de classe avait toujours la peau dure, qu’elle constituait même la règle dans les milieux fermés du pouvoir économique et politique, mais la voir ainsi étalée sans retenue, découvrir les connexions et les jonctions, voir se répéter les mêmes patronymes dans un organe aussi essentiel que le patronat marocain, agit comme un coup de semonce. Tous ceux qui pensaient ces pratiques de cooptation révolues dans un Maroc nouveau, égalitaire, imperméable au favoritisme de clan, peuvent déchanter.

Certes, la physionomie endogame de la CGEM n’est pas illégale. D’aucuns, bien entendu, argueront que cette confédération est une organisation privée et qu’elle est donc libre de ses choix. Mais la CGEM n’est pas que cela. Il s’agit du syndicat patronal le plus représentatif du royaume, celui qui négocie avec le gouvernement, participe aux dialogues sociaux, a son mot à dire sur les augmentations de salaires, sur le droit de grève et sur les grandes orientations économiques du pays.

Son importance n’est pas simplement symbolique, elle est fonctionnelle et ses arbitrages se traduisent souvent dans des lois qui impactent la vie des citoyens. En vertu de cela, son éthique se doit d’être plus qu’exemplaire, irréprochable. Naturellement, pris un à un, les membres du CA de la CGEM justifient de parcours solides (sauf quelques exceptions) dans le secteur privé. Mais ce sont les liens qui les unissent, familiaux, d’amitié, qui posent problème.

Comment convaincre un jeune Marocain que son pays s’est irrémédiablement détaché de l’aristocratie des privilèges, a rompu avec les logiques de caste, si l’épicentre du pouvoir économique en est l’illustration la plus éclatante ? Autre étonnement : pourquoi, lorsqu’on préside une organisation aussi névralgique, ressent-on le besoin de s’entourer d’une nièce, d’une sœur ou d’un neveu ?

Qu’a-t-on à gagner de prêter ainsi le flanc à la critique générale ? De leur temps, les Lahjouji, Chami, Hourani et Bensalah, tous anciens présidents de la CGEM, ne se seraient jamais autorisés une telle faute de goût. À Rabat, les commentaires, in petto, sur ces nouvelles instances de la CGEM circulent à la vitesse de la lumière, et sont négatifs dans leur grande globalité. La gêne est totale !

Pour finir, il faut relever que dans un pays où le roi Mohammed VI veille en permanence à maintenir l’équilibre entre les identités régionales, les nouvelles structures de gouvernance de la CGEM penchent très clairement vers une région du pays en particulier, qu’il est inutile de nommer. L’élite nationale ne peut plus évoluer dans un bac à sable hors-sol, clanique et discriminant envers l’altérité et la différence. C’est à elle de montrer le chemin. Dans ce cas précis, on en est loin. Très loin…

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