Mouna Hachim raconte la chute des Almoravides, vue par des femmes

Dans son dernier roman historique Ben Toumert ou les derniers jours des Voilés, Mouna Hachim relate la chute de l’empire almoravide à travers la vie de trois princesses.

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Mouna Hachim
Pour Mouna Hachim, Ibn Toumert “a un côté savant et ascète, et puis une face sombre, sanguinaire à explorer”. Crédit: DR

Est-ce un parti pris d’avoir voulu montrer que notre histoire n’est pas faite que de glorieux empires conquérants, mais aussi de bains de sang, comme l’épisode de la guerre entre les Almoravides et les Almohades ?

Il y a un parti pris peut-être. Et sans aucun doute, un cheminement logique par rapport à mon travail précédent, Histoire inattendue du Maroc.

Il met l’accent sur des épisodes historiques qui n’ont pas été suffisamment mis en avant dans les manuels scolaires et dans certains documents relatifs à l’histoire officielle.

On dresse généralement des portraits lisses, on occulte certaines pages sombres faites de bains de sang, de luttes de pouvoir et d’instrumentalisation de la religion.

Avec la figure énigmatique de ce Mahdi Ibn Toumert, il y a un côté savant et ascète, et puis une face sombre, sanguinaire à explorer. Mais il y a des éléments qui viennent atténuer tout ça, principalement des figures féminines qui ne sont pas suffisamment mises en avant dans l’histoire.

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Là aussi, c’est un parti pris, parce que l’histoire est généralement racontée par les hommes, pour les hommes.

Là, il est question de mettre en avant des personnalités féminines qui ont joué un rôle déterminant dans le cours des événements, pour contrebalancer toute cette violence et apporter une note de poésie.

Pourquoi avoir choisi de raconter la fin des Almoravides à travers l’histoire de trois femmes : Soura, Mimouna et Fannou ?

Ces trois princesses almoravides ont réellement existé. Soura était la sœur de l’émir Ali Ibn Youssef Ibn Tachfine. Mimouna est une autre princesse almoravide, dont la sœur n’est autre que Fannou.

C’est une tragédie en trois actes, où chaque acte est consacré à une héroïne.

Ben Toumert ou les derniers jours des Voilés, de Mouna Hachim
Ben Toumert ou les derniers jours des Voilés, de Mouna Hachim, est paru chez La Croisée des chemins, en 2021.

La fin de la dynastie almoravide est vue sous ce prisme féminin, mais cela ne signifie pas pour autant que le lecteur est détaché des évènements et que ces femmes étaient des spectatrices passives.

Certaines sont même “viriles” puisque Fannou, par exemple, est une guerrière. Mohammed al-Baydhaq Sanhaji, qui était l’historiographe des Almohades, en parle dans son livre Kitab Akhbar al-Mahdi Ben Toumert (Les chroniques d’Ibn Toumert, ndlr).

Les Almohades n’ont pris possession de Marrakech qu’après avoir tué Fannou, qui a combattu avec ses troupes. Puisqu’elle portait le voile saharien, ils ne se doutaient pas qu’ils se battaient contre une femme, jusqu’au moment où ils l’ont tuée et que le voile s’est détaché de son visage.

Avec de tels personnages, on tient tous les éléments d’une intrigue romanesque. L’histoire est fascinante parce qu’elle est plus invraisemblable que la fiction. Dans mon livre, j’y ajoute une dose de romance, mais les éléments historiques déterminants sont bel et bien là.

Un amour impossible pour Soura, un mariage malheureux pour Mimouna et une fin tragique pour Fannou. Est-ce une manière de raconter la petite tragédie personnelle dans la grande tragédie de la chute de l’empire almoravide ?

La grande tragédie est en effet celle des vingt-sept dernières années du règne almoravide.

Alors que ce drame se jouait, on découvre des princesses vivant dans le faste et le luxe d’un empire qui s’étendait sur les deux rives du détroit de Gibraltar. Des berges du fleuve Sénégal jusqu’à la frontière de l’Aragon, des côtes atlantiques à Alger, en passant par Marrakech, qui était la capitale de l’empire.

“On découvre des princesses vivant dans le faste et le luxe d’un empire qui s’étendait sur les deux rives du détroit”

Mouna Hachim

L’arrivée d’un prédicateur, vu comme un illuminé par les uns, comme un sage et un savant par d’autres, va ébranler ce règne et instaurer un pouvoir basé sur des considérations morales.

C’est donc essentiellement un chef spirituel, qui va nommer comme chef de guerre Abdelmoumen, originaire du Maghreb central.

De là, le terrain est grignoté et le pouvoir arraché progressivement à une puissance almoravide qui s’est avachie à cause du luxe offert par une civilisation urbaine, alors que les Almoravides étaient initialement de grands nomades chameliers.

Cela vous a-t-il fait penser aux drames dans le monde d’aujourd’hui ?

Comme l’explique Ibn Khaldoun, c’est la loi des gloires et des chutes des civilisations. On assiste ainsi à la chute phénoménale de l’empire almoravide, à son éclatement, avec toutes les tragédies personnelles qui viennent donner une dimension plus humaine à des faits qui sont davantage connus par le grand public.

Ces éléments plus personnels, plus humains, plus intimistes, viennent ajouter une autre touche. De manière générale, nous pouvons établir un parallèle avec les temps présents, avec des événements qu’on a pu voir en Irak ou en Syrie, et comment, en l’espace de peu de temps, tout un monde s’est écroulé sous nos yeux.

Almoravides bataille
Venus du Maroc saharien, les fondateurs de la dynastie almoravide ont régné du fleuve Sénégal à l’Aragon.Crédit: DR

Pourtant, contrairement à beaucoup de notables qui ont trahi les Almoravides pour les Almohades, Mimouna et Fannou leur restent fidèles jusqu’au bout. S’agit-il de faire des femmes des victimes de l’histoire, ou de témoigner de leur abnégation et de leur courage ?

Lorsque tout le monde prédisait la fin de la dynastie almoravide, tous les rats ont commencé à quitter le navire. Il n’y avait ni grand capitaine, ni grand guerrier, ni noble seigneur. Chacun essayait de faire sa place dans la hiérarchie du nouveau règne.

“Alors que son père et son frère avaient rejoint le camp des Almohades, Fannou a préféré être tailladée plutôt que de se rendre à l’ennemi”

Mouna Hachim

Mimouna et Fannou, elles, sont restées. Contrairement à leur propre père qui a préféré rejoindre les Almohades, sachant la dynastie almoravide perdue. Fannou a ainsi combattu les armes à la main, préférant mourir plutôt que de rejoindre le clan des nouveaux conquérants.

Il y a des leçons à en tirer, puisqu’on considère toujours les femmes comme étant sous la tutelle d’un père ou d’un frère. Alors que le père et le frère en question avaient rejoint le camp des Almohades, Fannou a préféré être tailladée comme une bête plutôt que de se rendre à l’ennemi de son royaume.

À l’image de Zaynab Nefzaouia, l’épouse d’Ibn Tachfine, ou encore Soura, Mimouna et Fannou dans votre roman, est-ce que les femmes avaient une place de premier plan sous l’empire almoravide ?

Les Almoravides, Sahariens d’origine, n’étaient pas totalement absorbés par le patriarcat arabe. On retrouve cette dimension matriarcale dans le rôle considérable occupé par la femme. Plusieurs personnalités almoravides ont porté le nom de leur mère. C’est le cas de grands gouverneurs et généraux : Ben Aïcha, Ben Fatima ou Ben Ghania, maître des îles Baléares.

Cette importance de la femme est également perceptible à travers la participation des femmes aux affaires de l’État. Cela a été d’ailleurs une des causes de l’attaque d’Ibn Toumert contre les Almoravides. À ce titre, la séquence où Ibn Toumert fait tomber la princesse de son cheval est une scène véridique. Elle n’était pas voilée, se baladait sur sa monture dans les ruelles de Marrakech. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur cette scène.

Zaineb Nefzaouia
“La participation des femmes aux affaires de l’État a été une des causes de l’attaque d’Ibn Toumert contre les Almoravides” remarque Mouna Hachim.Crédit: DR

Cela montre bien que ces femmes étaient relativement libres. Elles tenaient par ailleurs des salons littéraires, comme l’ont fait les princesses omeyyades à Cordoue, et géraient leurs propres affaires.

Donc, il y avait une liberté incontestable qui se perdra petit à petit au cours de l’histoire, même si, plus tard, on retrouve des personnalités féminines assez marquantes, que ce soit au début du règne wattasside, sous les Saadiens ou chez les Alaouites à travers une personnalité saisissante comme Khnata bent Bekkar (mère du sultan Abdallah II, dont elle a assuré la régence après la mort de son époux, le sultan Moulay Ismaïl, ndlr).

Mais cela reste assez épisodique, et les éléments bibliographiques manquent terriblement pour pouvoir dessiner des portraits complets.

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Selon vous, Ibn Toumert était-il un charlatan, un fou, ou un rusé qui a su employer la religion pour arriver au pouvoir ?

Il est difficile de répondre de manière catégorique. J’ai parfois des crises de conscience parce qu’au moment d’écrire, bien que je veille à l’exactitude historique, j’introduis des parts de romance.

Il y a aussi beaucoup de prudence à avoir pour ne pas être injuste dans le traitement qu’on peut faire d’un personnage historique aussi marquant.

Ibn Toumert est d’abord un ascète. Il est souvent décrit comme quelqu’un se nourrissant d’une galette d’orge et vêtu de manière modeste. Il n’est pas perçu comme une personne tentée par le pouvoir. Ibn Toumert n’a jamais voulu le pouvoir politique pour lui-même, il a formé son lieutenant Abdelmoumen dans ce sens.

Ce qui l’obsède, c’est un projet politico-religieux. Et il a tout fait pour y arriver : tuer, ordonner des opérations de “triage” et massacrer des milliers de personnes au sein même de sa tribu, les Masmoudiens. C’est aussi un censeur des mœurs assez fanatique.

“Le rigorisme et le puritanisme d’Ibn Toumert étaient rejetés par les populations qui n’étaient pas prêtes pour un changement radical”

Mouna Hachim

Il a d’ailleurs eu des déconvenues dans les villes qu’il a traversées, car son rigorisme et son puritanisme étaient rejetés par les populations qui menaient leur train de vie et n’étaient pas prêtes pour un changement radical.

Ibn Toumert était également un savant qui a écrit des ouvrages en langue arabe et en amazigh, il était versé en théologie, en dialectique, très proche de la pensée du philosophe mystique Al Ghazali et du théologien Al Achaari.

Il a fait une espèce de syncrétisme où il s’est improvisé Mahdi Maassoum (impeccable, absous du péché), qui est une caractéristique prophétique chez les sunnites. Tout cela en fait un personnage assez ambigu. On ne peut pas trancher en le mettant dans une case.

Il y a une part extrêmement sombre dans ce qui ressort des éléments biographiques, une violence doctrinale caractéristique des Almohades à leur début.

Il avait ainsi appelé au massacre des Almoravides, alors qu’il aurait pu procéder à une réforme politico-religieuse du système de manière pacifique. Abdelmoumen n’a fait qu’exécuter le projet de son maître.

Quand il est rentré à Marrakech, il leur a dit : “Passez-la au tamis !” Et c’est ce qu’avait exigé Ibn Toumert avant sa mort : “Ne rentrez à Marrakech qu’après l’avoir purifiée.” Une “purification” par la destruction.

Vous rappelez justement qu’à leurs débuts, Almoravides comme Almohades étaient des peuples guerriers et violents. C’est finalement la théorie des cycles des civilisations d’Ibn Khaldoun qui se répète à l’infini    ?

Cette violence est valable pour beaucoup d’empires à leurs débuts, à travers le temps et l’espace. L’empire almoravide était né sous l’inspiration du chef spirituel Abdellah Ibn Yassine, qui était un rigoriste mené par un puritanisme excessif, ce qui a eu pour effet de le faire chasser par les tribus sahariennes, où il avait essayé de se conduire en censeur des mœurs.

“L’empire almoravide était né sous l’inspiration du chef spirituel Abdellah Ibn Yassine, qui était lui aussi un rigoriste mené par un puritanisme excessif”

Mouna Hachim

Il s’est ensuite réfugié dans son ribat (son fort, ndlr) où il a formé le mouvement des Mourabitoune. Puis il a accompagné les tribus sahariennes coalisées et progressé depuis le grand sud saharien jusqu’à Aghmat, près de la future Marrakech.

Là où il débarquait, il se comportait en moraliste austère, cassait les cruches qui contenaient du vin, détruisait les instruments de musique. Le tout était accompagné du même discours sur fond religieux, consistant à combattre les impôts illégaux, instaurer la justice sociale…

C’est exactement le même schéma qui se reproduit avec les Almohades. C’était peut-être cela d’ailleurs l’erreur de Ali Ibn Youssef, qui n’a pas mesuré, au moment de l’arrivée d’Ibn Toumert à Marrakech, qu’il s’est retrouvé avec une espèce de réplique de leur chef spirituel fondateur, Abdellah Ibn Yassine. Comme quoi, l’histoire est un éternel recommencement.

«Ben Toumert ou le dernier jour des voilés»

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