Jamal Bellakhdar, la sagesse des anciens médecins marocains

Le travail encyclopédique de Jamal Bellakhdar sur la pharmacopée traditionnelle est un plaidoyer pour une médecine moins amnésique et plus inclusive.

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C’est une référence. En plus de quarante ans, Jamal Bellakhdar a parcouru plus de 300 000 kilomètres au Maroc, à pied, à dos de mulet ou dans tout type de véhicule, pour aller à la rencontre des tradipraticiens et de tous ceux qui pouvaient transmettre leur savoir sur la pharmacopée et le système de soins traditionnels.

Jamal Bellakhdar
Jamal Bellakhdar est aussi l’auteur du ‘Maghreb à travers ses plantes’ (Le Fennec, 2003).Crédit: DR

En 1969, jeune diplômé de pharmacie, il est parti au Sahara avec l’idée de contribuer “à la sauvegarde du patrimoine culturel national”.

Son poste de chef du Laboratoire de toxicologie et de recherches médico-légales de l’Institut national d’hygiène lui a ensuite permis d’approfondir ses recherches et de les élargir à d’autres régions. Il a ainsi répertorié près de 1200 espèces, avec plus de 750 rubriques sur les règnes végétal, animal et minéral, pour lesquels il fournit les noms scientifiques en latin, arabe, amazigh et français, les usages relevés sur le terrain et dans la littérature, les informations botaniques, historiques et économiques, ainsi que les données de la chimie.

«La pharmacopée marocaine traditionnelle»

Jamal Bellakhdar

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Chercheur aux pieds nus

La Pharmacopée marocainie traditionnelle. Médecine arabe ancienne et savoirs populaires, par Jamal Bellakhdar, éd. Le Fennec. Vol.1, 392 p. ; vol.2, 978 p., 1400 DH.Crédit: DR

L’apport essentiel de cet ouvrage, c’est son approche globale, qui tient compte à la fois de la science et de la dimension humaine et culturelle. Docteur en pharmacie, Jamal Bellakhdar s’est fait botaniste, anthropologue et historien de la médecine pour réaliser cette œuvre encyclopédique. Il y rend autant hommage à la biodiversité qu’au patrimoine culturel et y célèbre tous les savoirs, tant les sources écrites des médecins arabes, eux-mêmes prolongeant la médecine grecque, que les transmissions orales.

Il propose une approche critique, relisant ces savoirs à l’aune des connaissances scientifiques contemporaines sur les propriétés toxiques de certains produits. Conscient de l’immensité de sa tâche, Jamal Bellakhdar est animé de l’urgence de la réaliser “avant que cette mémoire collective que [les Anciens] portent en eux ne disparaisse à jamais”.

Le premier tome intéressera plus particulièrement les non-spécialistes par sa réflexion historique, sociologique et psychologique. L’auteur y retrace une aventure intellectuelle de mille ans, nourrie d’apports andalous, sahéliens, hébraïques, occidentaux, une véritable “science du rapport humain” impliquant le groupe, laissant les honoraires “à la discrétion du patient, chacun selon ses moyens”, et reposant sur un savoir collectif qui a su se transmettre.

Il l’analyse à l’aune de l’histoire coloniale, de la problématique écologique, des enjeux commerciaux, et en fait la base d’un plaidoyer “pour une médecine sociable”. En effet, “dans les pays du Tiers-monde où les ressources budgétaires affectées aux dépenses de santé restent inférieures aux besoins de la communauté”, ces savoirs rationnels et riches en matières premières du terroir ont, pour les soins de base, “une aptitude réelle à soulager les maux des populations”.

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Dans le texte: hommage aux hôtes

“La tâche ne fut pas toujours facile. (…) Mais, dans ce genre d’expéditions, on peut aussi connaître quelques moments de rare bonheur : se retrouver seul au milieu d’une nature sauvage et grandiose ; tomber, tout d’un coup, au détour d’un chemin, sur une scène animalière d’une extraordinaire beauté ; ou rencontrer des hommes très différents de soi, des hommes simples et un peu frustes, il est vrai, mais possédant une grande expérience du milieu et la sagesse des Anciens.

Ces hommes-là qui furent mes informateurs et qui se sont ouverts à moi de leur savoir, furent aussi mes hôtes : j’ai en effet souvent partagé leur toit et leurs repas, qui m’étaient offerts dans les pures traditions d’hospitalité du monde rural.

Partager ? Seul celui qui n’a rien (ou si peu) et qui vous donne tout, sait ce que cela coûte et ce que cela signifie : dans bien des cas, des efforts importants de privation pendant les jours qui suivent le passage de l’étranger. Aussi, ai-je gardé une grande admiration pour les qualités de cœur de ces gens et pour leur sens du contact humain.

Autant que leur connaissance de la tradition, ils m’ont apporté la révélation qu’il existait aussi dans la vie, des petits bonheurs non matériels et des richesses intérieures inestimables.

Au contact de ces hommes, j’ai peu à peu pénétré le monde passionnant de la tradition et accumulé une quantité appréciable de renseignements sur les croyances, les mentalités, les conceptions de la vie et de la mort, de la santé et de la maladie, le système de soins et la pharmacopée.”

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