Youssef Oulhote: “Nous allons être fortement touchés, il faudra s’entraider”

Infrastructures, dépistage, prévention, communication de prévention… l’épidémiologiste et enseignant-chercheur à l’Université du Massachusetts (Etats-Unis) diagnostique les risques encourus
 par le Maroc face au Covid-19.

Par

Yassine Toumi/TelQuel

Vous avez mis en exergue, dans une contribution publiée par l’association Tafra, les principaux risques du coronavirus au Maroc, notamment la surcharge de travail des hôpitaux et le potentiel manque de prévention. Y en a-t-il d’autres?

Youssef OulhoteCrédit: DR

Vous savez, il y a encore beaucoup d’incertitudes sur cette maladie. C’est un nouveau virus, mais nous savons d’ores et déjà qu’il y a deux facteurs que nous ne connaissons pas encore. Premièrement, est-ce que la saison a une influence sur la propagation du virus? Nous pensons que c’est possible, mais sans influence majeure. Car en Australie ou à Singapour on le voit, mais l’effet sera probablement moindre que prévu.

Deuxièmement, nous ne connaissons pas encore le degré d’immunisation après infection. Allons-nous fabriquer des anticorps? Seront-ils de longue durée? Nous ne le savons pas encore, mais c’est extrêmement important, car on pourra définir si les gens qui sont guéris pourront être contaminés de nouveau. Ces deux inconnues sont très importantes.

Vous parliez des faiblesses des structures hospitalières dans les pays du Sud. Si nous passons à des milliers de cas à la fin du mois de mars, quelles pourraient être les conséquences?

Sincèrement, c’est très difficile à dire. On sait que 80% de ces potentiels milliers de cas vont avoir des infections bénignes sans hospitalisation. On sait que pour 15 à 20%, une hospitalisation sera nécessaire, voire une ventilation ou réanimation dans 5 ou 10% des cas. Tout est question de ressources techniques et humaines.

En tout cas, les décisions se prennent et c’est une bonne chose. Premièrement, l’idée que l’on puisse encore contenir le virus, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a les mesures d’annulation de vols pour importer moins de cas. La seconde, c’est la mise en place de beaucoup de mesures de distanciation sociale au cas où il y aurait une transmission locale.

“Parmi les 9 cas détectés le 14 mars, certains étaient au Maroc depuis 3 semaines. Les suivre, connaître leurs contacts, etc., requiert un travail énorme”

Youssef Oulhote

On sait, selon les modèles, et pas uniquement sur le Covid-19, qu’à partir de 5 ou 10 cas importés, la probabilité de transmission locale est de 50%. Donc, si vous avez 30 cas importés, la probabilité de transmission locale est bien supérieure. Parmi les 9 cas détectés le 14 mars, certains étaient au Maroc depuis 3 semaines. Les suivre, connaître leurs contacts, etc., requiert un travail énorme. J’ai parlé de charge hospitalière, mais le travail de traçage est également colossal. Les statistiques des analystes européens de risques parlent de 20 heures de travail pour retracer un seul cas. La stratégie menée pour le moment est intelligente.

En parlant de stratégie, comment jugez-vous la première batterie de mesures mises en place pour lutter contre la propagation du Covid-19 (fermeture des écoles, interdiction des rassemblements publics de plus de 50 personnes…)?

Elles sont très bonnes. Il y a beaucoup de prévention et c’est tant mieux. Par exemple, la fermeture des écoles, ce n’est pas facile, car derrière il y aura une bonne partie de la population qui restera à la maison, seront-ils payés ou pas?

Beaucoup de questions qui ne se sont jamais posées en découlent. L’impact sociétal et économique est important, mais la décision devait être prise de manière préventive. Personnellement, j’ajouterai que si vous êtes un entrepreneur et que vous avez la possibilité de faire travailler vos salariés à la maison, il faut le faire.

Le confinement et le télétravail ne sont pas possibles pour une grande partie des Marocains qui travaillent dans l’informel et gagnent leur vie au jour le jour. A quel point cela limite-t-il les mesures prises par les autorités?

Il est effectivement très difficile de mettre en place ces moyens d’éviter les contagions. Le problème n’est pas tant que les gens comprennent ou pas les messages de sensibilisation, car je pense qu’ils les comprennent très bien. C’est de savoir s’ils sont en mesure de suivre les directives.

Se pose en fait la question du filet social dont on dispose au Maroc, même si cette interrogation n’est pas propre aux pays émergents. Même dans les pays industrialisés, des crises épidémiologiques comme celle-ci soulignent toutes les brèches des politiques publiques en général. L’épidémiologie est une discipline politique tout comme la santé publique.

Les travailleurs qui vivent et sont payés au jour le jour sont ceux qui sont touchés en premier en général car ils ont le moins accès à l’information et sont les moins protégés sur le plan sanitaire. Nous allons être fortement touchés, c’est certain. Partout. Il faudra de l’entraide, mais cela ne pourra pas remplacer les pouvoirs publics.

Les scénarii italien et français où la propagation est exponentielle, et les services hospitaliers submergés, se réaliseront-ils chez nous?

L’avantage que nous avons, c’est d’avoir mis en place des mesures assez tôt. Mais nous n’avons pas encore de recul pour juger de l’efficacité de ces mesures. Nous pouvons nous baser sur la gestion d’autres épidémies qui a montré que l’isolement et la distanciation physique fonctionnent.

Il reste cependant une grosse question: le testing. Les messages de l’OMS sont clairs et ont notamment été appliqués par la Corée du Sud, “Testez, testez, testez”. On ne peut pas combattre une épidémie sans savoir qui est infecté.

En général, la courbe des syndromes grippaux à cette période de l’année devrait être au plus bas. Il faut surveiller si le nombre de gens qui consultent pour un syndrome grippal est supérieur à la normale. Cela donnerait une idée approximative sur les cas réels.

“Il y aura encore beaucoup d’autres cas, mais il ne faudra pas s’affoler”

Youssef Oulhote

Les modèles de calcul pour savoir combien de personnes seront touchées sont teintés d’incertitude, ce qui est normal. Mais nous avons tout de même déjà beaucoup de données à notre disposition. Par exemple en Chine, cette semaine, une étude a démontré que sans les mesures drastiques prises par le gouvernement, il y aurait eu à peu près 70 fois plus de cas.

L’étude met aussi en avant le fait que si les mesures avaient été appliquées 3 semaines à l’avance, les cas auraient été réduits de 95%. Les chiffres des cas au Maroc ne sont pas encore les bons et c’est normal. Il y aura encore beaucoup d’autres cas, mais il ne faudra pas s’affoler.

Il faudrait donc que les pouvoirs publics généralisent les dépistages…

Dans les situations de contagion comme celle-ci, la définition de cas évolue tout le temps. En termes de communication, je pense qu’il y a quelque chose à faire. Au lieu de dire qu’il y a 28 cas au Maroc, il faudrait dire que nous avons détecté 28 cas. On trouve ce que l’on cherche. Je pense que si vous regardez le nombre de tests effectués actuellement, la tendance aux tests positifs par rapport aux tests effectués est en train d’augmenter. Ces chiffres reflètent la capacité du testing.

Le problème du nombre de tests existe partout, même aux États-Unis. L’OMS décrit très bien la stratégie à mener. Cette dernière doit être holistique: test, suivi, traçabilité des cas et des contacts du cas, quarantaine. On sait maintenant que c’est ce qui a bien marché.

“Le Japon, Singapour et la Corée du Sud se sont basés sur une stratégie de testing intensive avec un suivi et une traçabilité”

Youssef Oulhote

Quand vous regardez les courbes d’évolution de tous les pays, il y en a 3 ou 4 qui sortent de la norme. Le Japon, Singapour et la Corée du Sud sortent du lot, alors que l’Europe est sur la même courbe que Wuhan en Chine. Ces pays d’Asie se sont basés sur une stratégie de testing intensive avec un suivi et une traçabilité. Il faut aussi rappeler que ces pays-là sont aussi très prêts. Ils ont déjà eu le SRAS, ils connaissent la logistique à déployer, ils ont les solutions numériques, etc.

Lutter contre le coronavirus passe obligatoirement par un test généralisé car “on ne peut pas combattre une épidémie sans savoir qui est infecté”, insiste Youssef Oulhote.Crédit: Thomas Samson/AFP

On sait qu’aujourd’hui, deux laboratoires sont aptes à faire des tests de dépistage. L’Institut Pasteur de Casablanca et l’Institut national de l’hygiène à Rabat. Faudra-t-il, si la situation empire, réquisitionner les cliniques privées qui ont la technologie PCR (polymerase chain reaction) pour multiplier les tests?

C’est compliqué à vrai dire. Tous les professionnels qui travaillent dans la génétique ont la technologie PCR, à l’instar de la plupart des universités. Mais ce n’est pas qu’une question de machines. On parle là d’un virus, il y a donc des compétences, toute une panoplie de mesures, de certification et de matériel à avoir pour manipuler les échantillons.

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