Testing, prévention, risques... Interview avec l’épidémiologiste Youssef Oulhote

Pour mieux cerner les risques du coronavirus au Maroc et l’efficacité des mesures mises en place, TelQuel s’est entretenu avec Youssef Oulhote, enseignant-chercheur en épidémiologie et biostatistique à l’université du Massachusetts.

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Une employée d’un laboratoire médical teste un échantillon du nouveau coronavirus Covid-19 à Roosendaal, aux Pays-Bas, le 4 mars. Crédit: Rob Engelaar/AFP

Après sa contribution sur le site de Tafra Maroc, l’épidémiologiste et enseignant-chercheur à l’université du Massachusetts répond à nos questions sur les risques encourus par le Maroc face au Covid-19. Infrastructures, dépistages, prévention, communication de prévention… Entretien.

Youssef Oulhote est enseignant-chercheur en épidémiologie et biostatistique à l’université du Massachusetts.Crédit: www.umass.edu

TelQuel : Vous mettez en exergue dans votre texte les principaux risques du coronavirus au Maroc, notamment la surcharge de travail des hôpitaux et le potentiel manque de prévention. Y en a-t-il d’autres ?

Youssef Oulhote : Vous savez, il y a encore beaucoup d’incertitudes sur cette maladie. C’est un nouveau virus, mais nous savons d’ores et déjà qu’il y a deux facteurs que nous ne connaissons pas encore.

Premièrement, est-ce que la saison a une influence sur la propagation du virus ? Pour le moment, l’idée n’est pas complète. Nous pensons que c’est possible, mais sans influence majeure. Car en Australie ou à Singapour, on le voit, mais l’effet sera probablement moindre que prévu.

Deuxièmement, nous ne connaissons pas encore le degré d’immunisation après infection. Allons-nous fabriquer des anticorps, seront-ils de longue durée ? Nous ne le savons pas encore, mais c’est extrêmement important, car on pourra définir si les gens qui sont guéris pourront l’avoir de nouveau. Ces deux inconnues sont très importantes.

Vous parliez des faiblesses des structures hospitalières dans les pays du Sud. Si nous passons à des milliers de cas à la fin du mois de mars, quelles pourraient être les conséquences ?

Sincèrement, c’est très difficile à dire. On sait qu’au global, 80 % de ces potentiels milliers de cas vont avoir des infections bénignes sans hospitalisation. On sait que pour 15 % à 20 %, une hospitalisation sera nécessaire, voire une ventilation ou réanimation dans 5 % ou 10 % des cas. Tout est une question de ressources techniques et humaines.

“À partir de 5 ou 10 cas importés, la probabilité de transmission locale est de 50 %”

En tous cas, les décisions se prennent et c’est une bonne chose. Premièrement, l’idée que l’on peut encore contenir le virus, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a les mesures d’annulation des vols pour importer moins de cas. La seconde, c’est la mise en place de beaucoup de mesures de distanciation sociale au cas où il y aurait une transmission locale.

On sait, selon les modèles, et pas uniquement sur le Covid-19, qu’à partir de 5 ou 10 cas importés, la probabilité de transmission locale est de 50 %. Donc, imaginez si vous avez 30 cas importés, la probabilité de transmission locale est bien supérieure.

“J’ai parlé de charge hospitalière, mais le travail de traçage est également colossal”

Parmi les 9 cas détectés le 14 mars, certains étaient au Maroc depuis 3 semaines. Les suivre, connaître leurs contacts, etc., requiert un travail énorme. J’ai parlé de charge hospitalière, mais le travail de traçage est également colossal. Les statistiques des analystes européens de risques parlent de 20 heures de travail pour retracer un seul cas. Je pense que la stratégie menée pour le moment est intelligente.

Les mesures mises en place pour lutter contre la propagation du Covid-19 (fermetures des écoles, interdiction des rassemblements publics de plus de 50 personnes) au Maroc sont-elles suffisantes ?

Je pense qu’elles sont très bonnes et que de toute façon, la situation est très fluide. D’autres mesures seront sûrement prises au fil de l’eau. Il y a beaucoup de prévention et c’est tant mieux. Par exemple, la fermeture des écoles, ce n’est pas facile, car derrière il y aura une bonne partie de la population qui restera à la maison, seront-ils payés ou pas ? Beaucoup de questions en découlent et au niveau de l’organisation, ce n’est pas banal.

“Si vous êtes un entrepreneur et que vous avez la possibilité de faire travailler vos salariés à la maison, je pense qu’il faut le faire”

L’impact sociétal et économique est important, mais la décision a été prise de manière préventive. J’espère juste que la population va suivre les directives. Personnellement, ce que je peux ajouter, c’est que si vous êtes un entrepreneur et que vous avez la possibilité de faire travailler vos salariés à la maison, je pense qu’il faut le faire.

Au Maroc, pensez-vous qu’il faille largement généraliser les dépistages ?

Dans les situations de contagion comme celle-ci, la définition de cas évolue tout le temps. En termes de communication, je pense qu’il y a quelque chose à faire. Au lieu de dire qu’il y a 28 cas au Maroc, il faudrait dire que nous avons détecté 28 cas au Maroc. On trouve ce que l’on cherche.

Je pense que si vous regardez le nombre de tests effectués actuellement, la tendance aux tests positifs par rapport aux tests effectués est en train d’augmenter. Ces chiffres reflètent la capacité de testing.

“C’est une situation grave, potentiellement la plus grave de notre génération”

Le problème du nombre de tests existe partout, même ici aux États-Unis. L’OMS décrit très bien la stratégie à mener. Cette dernière doit être holistique. Quarantaine, test, suivi, traçabilité des cas et des contacts du cas, quarantaine. On sait maintenant que c’est ce qui a beaucoup marché.

Quand vous regardez les courbes d’évolution de tous les pays, il y en a 3 ou 4 qui sortent de la norme. Le Japon, Singapour et la Corée du Sud sortent du lot, alors que l’Europe est sur la même courbe de Wuhan. Ces pays d’Asie se sont basés sur une stratégie de testing intensive avec un suivi et une traçabilité. Il faut aussi rappeler que ces pays-là sont aussi très prêts. Ils ont déjà eu le SARS, ils connaissent la logistique à déployer, ils ont les solutions numériques, etc.

La sensibilisation joue-t-elle un rôle dans le fait de contenir une épidémie ?

Absolument ! Ils le font au Maroc et j’espère que les gens suivront. Je vois des gens qui réfléchissent à des mariages ou des anniversaires, ce n’est pas normal. C’est une situation grave, potentiellement la plus grave de notre génération. Le ministère fait beaucoup d’efforts à ce sujet et les gens doivent suivre ces directives. C’est notre meilleur espoir, surtout dans un pays où les ressources sont limitées.


Pour rappel, en cas de symptômes grippaux, isolez-vous de votre entourage, appelez la hotline ALLÔ YAKADA au 0801004747 sans vous déplacer à l’hôpital, sauf aggravation du cas.

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