Trans : mon corps, ma bataille

Ils sont le T de l’acronyme LGBTQI+. 
Les trans — ces hommes qui se sentent femmes, ces femmes qui se sentent hommes — sont là. Pourtant, la société refuse de les voir. Si les itinéraires de vie sont singuliers et pluriels, toutes ces personnes paient le prix fort pour vivre pleinement 
leur véritable identité : rejet, violences, harcèlement... Témoignages.

Par et

Yassine Toumi/TELQUEL

Parfois, la nature se trompe. Des filles avec un pénis, des garçons qui ont leurs règles, trop de testostérone, pas assez de seins… Le sexe assigné à la naissance ne coïncide pas toujours avec l’expression et l’identité de genre. On ne naît pas femme ou homme, on le devient. Les personnes trans — terme chapeau qui permet de regrouper les personnes trans (transexuel (le)s et transgenres) dans leur diversité — remettent en cause la rigidité de la frontière entre le masculin et le féminin.

Si Chafiq pouvait choisir, il serait une femme. L’allure glamour de la chanteuse Haifa Wehbe, la trempe héroïque de la comédienne Darina Al Joundi. Depuis son lynchage public à Marrakech — suivi par un lynchage médiatique bâti sur des fuites au sein de la police —, ce soir du 31 décembre 2018 où il s’était habillé en femme, Chafiq tente de se reconstruire. Chez lui, les rideaux sont tirés, les talons de 10 centimètres cachés dans le placard, les mots “travesti” et “homo” se chuchotent. “Je me fais discret”, nous explique-t-il, une casquette noire vissée sur la tête.

Le rituel de transformation de Chafiq est toujours le même : musique raï à fond dans l’appartement, séance maquillage devant le miroir…Crédit: Sophie Lamberts/TELQUEL

La première fois qu’il a enfilé une robe et s’est maquillé, c’était il y a cinq ans, après sa démission de son emploi. Le gamin de Khouribga qui piquait le rouge à lèvres de sa mère s’est tout de suite “senti lui-même” en Sabrina, son alter ego féminin. Le rituel de transformation est toujours le même : musique raï à fond dans l’appartement, brushing de la perruque, séance maquillage devant le miroir piqué, choix — toujours cornélien, il en a plus de dix — de la robe… Puis Chafiq enfile un survêtement large, dépose la perruque et les talons dans un sac de sport, s’enfonce dans sa capuche et prend la route : “Je m’arrête sur un terrain vague, mets ma perruque, fais une retouche maquillage et pars en soirée.” Juchée sur des stilettos, Sabrina est “plus libre, plus à l’aise” que Chafiq. Elle “n’a pas de limites” et attire tous les regards, des hommes comme des femmes.

… et brushing de la perruque.Crédit: Sophie Lamberts/TELQUEL

Garçons au féminin, filles au masculin

“L’envie d’être une femme devenait envahissante. Dès que je me retrouvais seule, je me maquillais, je portais des robes […] j’adorais, car j’étais enfin moi-même”

Nefertiti

Les expériences trans et leurs narrations sont plurielles et hétéroclites, mais la découverte se manifeste souvent un peu par hasard, tôt dans l’enfance. Nefertiti, trans de 20 ans, a compris très jeune qu’elle n’était pas comme les autres garçons. “Enfant, j’avais une attitude spéciale et différente”, nous confie-t-elle depuis Ankara, où elle vit depuis cinq mois. “Avec le temps, les choses ont commencé à s’affiner sexuellement. J’ai d’abord pris conscience que j’aimais les hommes, je devais avoir 13 ans. Puis l’envie d’être une femme devenait envahissante. Dès que je me retrouvais seule, je me maquillais, je portais des robes et ça me faisait un effet bizarre, mais j’adorais, car j’étais enfin moi-même. C’était mon moment de bonheur”, ajoute la jeune femme, comme elle se définit aujourd’hui.

Dans la même lignée, Sola, 29 ans, explique : “J’ai toujours été en paix avec moi-même et en guerre contre mon environnement. Dès mon jeune âge, j’ai compris que je ne voulais pas mener la vie d’homme qu’on m’imposait. J’étais féminine et je le suis toujours et personne ne peut changer ça, pas même les insultes, les agressions, les intimidations que je subis presque tous les jours.

“Malgré l’avalanche de violence à laquelle j’ai pu faire face, j’ai compris que j’étais une femme dans un corps d’homme à 18 ans”

Dina

Trouver les mots justes pour parler de soi est un tournant dans la vie d’une personne trans. À ce sujet, Dina, 20 ans, confie : “Malgré l’avalanche de violence à laquelle j’ai pu faire face, j’ai compris qui j’étais vraiment vers l’âge de 18 ans. J’ai pris conscience que j’étais une femme dans un corps d’homme, et au début c’était confus dans ma tête, car je ne savais pas faire la distinction entre les différentes variantes du genre et de la sexualité. Et c’est en partie grâce à une association LGBT que j’ai pu comprendre pleinement qui j’étais”.

La perception de l’identité de genre peut aussi évoluer avec le temps. Certaines personnes trans s’identifient comme complètement homme ou femme, d’autres perçoivent leur identité de genre comme en dehors de cette binarité. C’est le cas de Mehdi (le prénom a été changé). Il fait partie de cette nouvelle génération qui veut s’affranchir des normes de genre et lutter contre les préjugés qui vont avec. Ni homme, ni femme — faute de pouvoir faire coexister les contraires —, Mehdi, 25 ans, se considère comme non binaire. “Comme la sexualité, le genre peut être quelque chose de fluide, qui change et évolue”, explique-t-il.

Né dans un corps de fille” mais ayant “toujours refusé les codes associés au genre féminin”, Mehdi a découvert sur Internet qu’il n’avait “pas forcément à choisir entre être une femme ou un homme”. Jusqu’à ses 23 ans, il portait le voile. Depuis, il a coupé ses cheveux court, s’habille androgyne et n’a jamais remis en cause sa foi. S’il enroulait avant un bandage autour de sa poitrine pour la comprimer — une méthode très dangereuse qui peut provoquer des problèmes de respiration — et utilise le pronom “il”, Mehdi ne souhaite aujourd’hui pas s’assigner d’étiquette : “Je me définis comme je l’entends. C’est les autres qui voient mon corps comme un corps de fille.”

“Je suis marocaine, je suis amazighe, je suis africaine, je suis musulmane chiite et je suis aussi non binaire”

Mala

Mala, 26 ans, aujourd’hui installée aux Pays-Bas, a elle aussi choisi de ne pas choisir. Si elle se considérait comme trans pendant longtemps et utilise toujours le pronom “elle”, Mala revendique aujourd’hui son identité Queer, terme anglo-saxon à l’origine péjoratif qui signifie “tordu”, “bizarre”. “Je suis marocaine, je suis amazighe, je suis africaine, je suis une fille issue de la classe ouvrière, je suis musulmane chiite et je suis aussi non binaire. Je ne me vois pas dissocier mes différents apports culturels ou identitaires”, revendique-t-elle.

I’m coming out !

“En voyant la vidéo, ma mère a perdu connaissance. Personne ne savait que j’aimais me travestir dans ma famille”

Chafiq

C’est sur l’écran que la famille de Chafiq a appris qu’il aimait s’habiller en femme. “En voyant la vidéo, ma mère a perdu connaissance. Personne ne savait que j’aimais me travestir dans ma famille”, raconte celui qui a vu toutes ses informations personnelles divulguées sur les réseaux sociaux. Depuis, il n’a plus aucun contact avec ses parents. “J’attends que le buzz s’essouffle pour revenir vers eux, je ne veux pas les blesser”, explique-t-il. Le coming-out, surtout s’il est forcé comme dans le cas de Chafiq, est un processus éprouvant. La première réaction des proches est souvent le rejet. “La première fois que je suis sortie en jean serré, maquillage et bottes, mes parents m’ont dit que je ressemblais à une putain”, se souvient Ayoub, 18 ans. Arrivé au collège, il a été accueilli par les insultes, les coups, les pierres. “Mais je m’en fous, je continue. Il n’y a qu’en Sabrina que je me sens heureuse”, lance-t-il.

Sola, 29 ans, a aussi “tenu tête” à sa famille : “Au début, c’était assez dur, car ma mère et mes frères ne voulaient rien savoir, ils voulaient que je sois un homme, autrement il fallait que je quitte la maison. Malgré les tensions, je ne les blâme pas. Ils sont fermés d’esprit et analphabètes, mais ils restent toujours plus indulgents que la société, qui est impitoyable.

“J’ai donc été dirigée vers la roqiya chariya, et je peux vous dire que c’était horrible parce qu’on voulait me faire croire qu’avec la violence, j’allais reprendre le droit chemin”

Quant à Dina, elle a dû faire face au personnel de l’orphelinat où elle a grandi. “On me disait qu’être gay, c’est haram, ce n’est pas normal, c’est satanique. J’ai donc été dirigée vers la roqiya chariya, et je peux vous dire que c’était horrible parce qu’on voulait me faire croire que je n’étais pas normale et qu’avec la violence, j’allais reprendre le droit chemin”, se souvient-elle.

Certains et certaines se condamnent alors à une vie à la Dr Jekyll et Mr Hyde. “Je vis seule avec ma mère, mais je lui cache toujours ma transidentité”, confie Amira, 25 ans, originaire de Taza. Qui poursuit : “J’essaie de trouver des compromis entre ce que je suis et ce que les autres veulent voir en moi. Quand je suis avec les gens, je me comporte comme un homme, je ne laisse rien voir, et j’avoue que je le fais plutôt bien. Il m’arrive même de porter des sous-vêtements féminins volés sous mes habits d’homme sans que personne ne s’en rende compte, ça m’amuse.” Sa vie, rythmée par les changements de vêtements, de pronoms, de noms, est “un semblant de liberté”.

Faute de pouvoir assumer leur identité, certaines et certains se condamnent à une vie à la Dr Jekyll 
et Mr Hyde.Crédit: Sophie Lamberts/TELQUEL

Humilié, offensé et passé à tabac

Dans un pays comme le Maroc, assumer sa différence, c’est accepter la fatalité d’en prendre plein la figure. Après le rejet du cercle familial, les personnes trans se trouvent confrontées à des violences et des discriminations structurelles à différentes échelles de la société. De Fès à Casablanca en passant par Marrakech, les nombreuses vidéos qui font ponctuellement surface sur les réseaux sociaux font écho à cette violence d’une grande majorité de la société marocaine.

Ça commence dans le milieu scolaire. Nefertiti se souvient avoir eu une scolarité chaotique. Elle a changé de collège et de lycée quatre fois et a fini par décrocher avant d’avoir son baccalauréat. “Ma gestuelle, ma façon de marcher ou de parler insupportaient beaucoup mes camarades, qui n’hésitaient pas à me le faire remarquer, mais je m’en fichais. Ce qui me choquait le plus, c’était la réaction de certains enseignants. Ils n’arrêtaient pas de me dire qu’il fallait que je sois un homme. La prof d’éducation islamique par exemple m’interdisait carrément d’assister à son cours”, raconte la jeune femme.

“Je ne mettais pas de maquillage, je ne m’habillais pas comme je le souhaitais, et pourtant on m’agressait quotidiennement, on me jetait des pierres”

Dina

A l’université, rien ne change. Dina, inscrite en licence de sociologie, a été poussée vers la sortie à cause de “sa féminité”. “Au bout de deux ans, j’ai décidé d’abandonner ma licence, c’était insupportable! Je ne mettais pas de maquillage, je ne m’habillais pas comme je le souhaitais, et pourtant on m’agressait quotidiennement, on me jetait des pierres, on m’insultait… Je ne comprends pas la violence des gens, alors que je ne fais de mal à personne”, confie amèrement la jeune femme de 20 ans, qui cherche aujourd’hui à suivre une formation en esthétique. Et d’ajouter : “J’ai changé plusieurs fois de ville, mais là je me sens mieux, j’ai réussi à trouver un appartement, je sors maquillée, je m’assume. Les remarques désobligeantes, je les entends toujours, mais je m’en fous. J’essaie juste de me faire discrète pour ne pas avoir d’ennuis.” Alors qu’elle nous parle au téléphone, un passant lui glisse un “zamel!” Dina s’excuse et raccroche avant de l’insulter à son tour. Quelques minutes plus tard, elle lâche, l’air désabusé, “c’est juste un transphobe de plus, comme il y en a beaucoup au Maroc”.

Pour sa part, Sola a été obligée de quitter l’enseignement à cause de sa transidentité. Elle enseignait dans une école primaire à Taroudant. “Je ne pouvais plus supporter le regard et les ragots de mes collègues qui étaient très sévères avec moi. A l’époque, je me forçais à me comporter comme un homme, mais ça ne marchait visiblement pas”, se rappelle-t-elle encore aujourd’hui. “A chaque fois que je suis dans l’espace public, je suis assaillie d’insultes homophobes et transphobes, je ne marche jamais seule dans la rue, j’ai peur. Ce qui me choque encore plus c’est la violence qui existe au sein même des différentes communautés de minorités et ce sont les trans qui en pâtissent le plus”, déplore-t-il.

Sexe, drogue et dépression

“Les hommes me draguent en soirée, et le lendemain, ils n’assument pas”

Chafiq

Au lit aussi, les stéréotypes ont la peau dure. Si certaines personnes trans ont une vie de couple et/ou sexuelle épanouie, beaucoup racontent des relations intimes complexes, entre chosification et fantasmes. “C’est toujours le même schéma : les hommes me draguent en soirée, et le lendemain, ils n’assument pas et me disent qu’ils pensaient que j’étais une femme et que c’est la première et dernière fois qu’ils couchent avec un homme. On vit dans une société schizophrène”, avoue Chafiq, qui sort dans des bars “gay friendly” clandestins.

Amira avoue aussi avoir des difficultés à entretenir des relations sérieuses et durables : “Ça arrive souvent que des hommes âgés me fassent des avances au hammam, mais je les ignore s’ils ne me plaisent pas. Il m’arrive rarement d’avoir des rapports sexuels et si je le fais, c’est avec des hommes de passage.

Nefertiti qualifie sa sexualité de “précaire” : “J’ai eu un premier rapport sexuel avec un homme à l’âge de 15 ans, mon partenaire en avait 20. J’étais amoureuse de lui, mais lui s’en foutait carrément. Il me voyait comme un objet sexuel uniquement. Avant de partir en Turquie, et comme j’étais sans le sou, il m’arrivait de me prostituer, mais ça n’a pas duré longtemps car je n’étais pas à l’aise. Ce n’était pas vraiment ce à quoi j’aspirais.

Souvent considérée comme une maladie mentale, la dysphorie de genre est le terme clinique qualifiant la détresse qu’une personne trans ressent lorsqu’elle est obligée de se montrer sous son mauvais sexe. Pendant les relations sexuelles, cette dysphorie est une réalité handicapante et douloureuse pour les personnes trans. “Je suis choqué de voir des seins sur mon corps, et pas de pénis, et cette peur s’aggrave quand je suis avec quelqu’un d’autre”, explique Mehdi, qui s’identifie aujourd’hui comme asexuel : il ne ressent pas d’attirance sexuelle.

“Bien sûr que j’aimerais faire l’opération, devenir totalement une fille, mais je n’ai pas l’argent pour le faire, et j’ai très peur de perdre mes parents”

Ayoub

La chirurgie de réattribution sexuelle et/ou le traitement hormonal (anti-androgènes ou œstrogènes) sont les seuls traitements efficaces connus contre la dysphorie de genre. Si Casablanca était considérée comme La Mecque des trans dans les années 1960-1970 (voir encadré ci-dessous), ces pratiques médicales sont aujourd’hui interdites au Maroc. “Bien sûr que j’aimerais faire l’opération, devenir totalement une fille, mais je n’ai pas l’argent pour le faire, et j’ai très peur de perdre mes parents”, lâche Ayoub, étudiant.

Et les dizaines d’antidépresseurs et de thymorégulateurs prescrits par les médecins n’y font rien. La dysphorie, la peur du rejet, la culpabilité sont toujours là. La plupart de nos interlocuteurs nous ont parlé d’épisodes dépressifs, plus ou moins importants. Aucun chiffre n’existe au Maroc, mais le taux de tentatives de suicide chez les personnes trans se situe aux alentours des 30 % en moyenne dans le monde, selon plusieurs études. “Je ne pouvais pas dire au psychiatre que j’étais gay ou que je me sentais femme. Alors, j’ai juste dit que je pensais avoir une dépression pour qu’il me donne des médicaments, ce qu’il a fait”, raconte Chafiq. Depuis son coming-out forcé et ultra-médiatisé, il est suivi par une psychiatre.

“Un psychiatre m’a expliqué que je n’avais pas de problème morphologique, mais il m’a sommé de changer de comportement”

Nefertiti

Quand sa famille a appris qu’elle était trans, Nefertiti a été conduite de force à l’hôpital psychiatrique Arrazi, à Salé. “Un psychiatre m’a consulté et expliqué que je n’avais pas de problème morphologique, mais il m’a sommé de changer de comportement. Il fallait que je sois un homme, un vrai”, raconte-t-elle. Sur l’ordonnance que nous avons consultée, le médecin préconise “un examen génital” pour “éliminer toute cause ou anomalie de la différenciation sexuelle avant de retenir le trouble psychiatrique (dysphorie du genre)”. En juin 2018, l’OMS avait retiré la transidentité de la catégorie des “troubles mentaux et du comportement”, au bénéfice d’une nouvelle section : “non-conformité de genre”.

Ce genre de diagnostic, Mehdi y a eu droit lui aussi : “Peu de personnes comprennent ici, pas même les médecins et les psys, c’est grave.” Pendant près de deux ans, Mehdi n’est pas sorti de chez lui. Il s’est vu prescrire de petites pilules colorées, sans trop savoir ce que c’était. “Parfois je me disais que c’était trop dur et que je méritais de mourir”, avoue-t-il, ajoutant que “la religion l’a beaucoup aidé”. Aujourd’hui, Mehdi souffre d’anxiété sociale. Sa thérapie à lui, ce sont les groupes Facebook. Des espaces en ligne et secrets où chacun partage ses questionnements, ses doutes et ses petites victoires. Pour y entrer, “il faut se faire inviter par un ou une ami(e)” et “être accepté par les autres membres”.

Internet est une fenêtre de liberté pour les personnes trans marocaines. Elles y découvrent une communauté.Crédit: Sophie Lamberts/Telquel

Une communauté 2.0 dure à queer

Internet est une fenêtre pour les personnes trans marocaines. Elles y découvrent les mots justes pour décrire leur transidentité, et, surtout, une communauté. “Le premier réflexe que j’ai eu est de chercher virtuellement des personnes qui “me ressemblent”. J’ai trouvé auprès d’eux et d’elles un soutien sans faille”, explique Sola, 26 ans. Comme elle, Dina a trouvé refuge dans les réseaux sociaux : “Ils m’ont donné de l’espoir et de la force, car j’ai pu rencontrer d’autres trans et ça m’a soulagée.

“A tout moment, on risque de se faire tabasser ou arrêter par la police. C’est pour cette raison que les réseaux sociaux sont les seuls espaces safe pour nous”

Sola

Parfois, la rencontre passe du virtuel au réel. Sola, qui vit à Agadir, confie : “On se voit dans des lieux publics et on organise des soirées parfois. Mais ça reste très dangereux parce qu’à tout moment, on risque de se faire tabasser ou arrêter par la police. C’est pour cette raison que les réseaux sociaux sont les seuls espaces safe pour nous. C’est comme si j’avais une double vie : ma vie rêvée au virtuel et ma vie d’enfer dans la vraie vie.

Malgré l’hostilité de leur environnement et les lois (article 483 du Code pénal qui incrimine “la nudité et les actes obscènes” ou encore l’article 489 qui incrimine “les actes impudiques ou contre-nature avec un individu de son sexe”), l’activisme queer s’organise et évolue dans une grande discrétion. Des structures clandestines, comme le collectif Aswat de lutte contre les discriminations fondées sur les sexualités et les identités de genre, ou encore Akaliyat contre la discrimination des minorités sexuelles et religieuses, opèrent, depuis quelques années, à petite échelle et essentiellement dans les grandes villes. Elles sont aujourd’hui considérées comme des plateformes refuge et de liberté pour les personnes trans.

Quand j’étais plus jeune, c’était confus dans ma tête, je ne savais pas faire la distinction entre les différentes variantes de genre et de la sexualité. Et c’est en partie grâce à un collectif LGBT+ clandestin que j’ai pu comprendre pleinement qui j’étais”, se souvient Dina, la Tangéroise. Nefertiti, qui a pris contact avec le collectif Akaliyat dès ses 18 ans, abonde dans ce sens : “C’était libérateur pour moi de rencontrer le collectif Akaliyat qui m’a aidée à affiner mon regard sur mon propre genre, à travers les différentes rencontres qu’ils organisaient.

Depuis, de nouvelles plateformes ont vu le jour. Il y a la “Dynamique Trans” qui a été lancée en janvier 2018 à Rabat et qui entend poser les bases d’une réflexion autour de la diversité de genre et de lutter contre la transphobie. Des activistes queer ont lancé, il y a six mois, le collectif Attiyaf à Marrakech. “On organise des débats, des conférences et des projections thématiques dans les locaux d’associations partenaires et solidaires. C’est important de défendre nos droits, mais il faut aussi qu’on travaille sur nous-mêmes, qu’on soit conscients socialement et culturellement”, explique un des fondateurs du collectif.

Après Marrakech, une antenne à Casablanca a été montée et d’autres à Rabat, Salé ou Agadir verront aussi le jour, espèrent les membres d’Attiyaf. “Les actions que nous menons sont importantes dans la mesure où plusieurs personnes queer au Maroc sont complètement perdues et déprimées dans des milieux très hostiles parfois. Il est primordial de les accompagner, les sensibiliser, les informer, leur apporter un soutien qu’elles ne trouveront pas ailleurs”, ajoute notre interlocuteur.

La scène trans d’Istanbul est devenue un Eldorado pour des trans marocains 
qui y vivent plus librement.Crédit: BULENT KILIC / AFP

“Je ne peux pas rester au Maroc, il n’en est pas question, j’ai trop peur”

Chafiq

Je ne peux pas rester au Maroc, il n’en est pas question, j’ai trop peur”. Chafiq est ainsi catégorique : il partira. Quand ? Il ne le sait pas encore, sa demande d’asile est en suspens. Ce sera peut-être le Canada, la France, la Belgique… Ou la Turquie, s’il se voit refuser sa demande. La scène trans d’Istanbul est devenue un Eldorado pour beaucoup de trans réfugiés, qui y voient une société ouverte et tolérante. Pourtant, les violences ciblées et la prostitution, légale dans le pays, restent très courantes.

Nefertiti a quitté Salé pour Ankara, où elle attend toujours que les autorités turques statuent sur sa demande d’asile. “L’été dernier, j’ai été sélectionnée pour participer à une formation pour les personnes trans en Turquie et j’ai décidé de rester. Ce n’est pas facile au quotidien, mais les associations LGBT+ turques nous supportent financièrement, et légalement aussi. J’ai failli être refoulée il y a quinze jours et heureusement que j’ai eu accès à un avocat du réseau des activistes LGBT+ turcs. Ils m’ont aussi aidée à monter mon dossier”, raconte-t-elle.

Sola n’a pas eu la chance de Nefertiti de pouvoir rester en Anatolie. L’ancienne enseignante d’Agadir a passé quatre mois en Turquie, avant de rentrer au bercail. Elle nous confie : “Je n’ai pas pu supporter la transphobie décomplexée et la misère… Le retour était difficile, d’ailleurs, je ne m’en remets pas. Aujourd’hui je suis dans une phase où je ne fais pas grand-chose. Je dors, je traîne un peu, mais sans plus. Je ne me vois pas vivre au Maroc, mais en même temps, je ne sais pas comment faire pour quitter ce pays.

Chirurgie : Casablanca, eldorado des trans

Vedette des grands cabarets européens, Coccinelle s’est fait opérer à 
Casablanca en 1956 pour 
devenir une femme.Crédit: DR

Nichée dans une ruelle de Mers Sultan, la clinique du Parc — devenue aujourd’hui le local d’un distributeur d’imprimantes — était un haut lieu du bistouri dans le monde. En 1956 s’y déroule l’une des premières opérations de réattribution sexuelle réussies (la première a eu lieu à Berlin en 1930, mais la patiente est décédée). Jacques Dufresnoy devient Jacqueline, plus connue sous le nom de Coccinelle, vedette des plus grands cabarets européens : Chez Madame Arthur, Carrousel, Chez Nous…

Une intervention chirurgicale risquée, menée par un certain Georges Burou. Gynécologue-obstétricien français diplômé d’Oran, Georges Burou est un personnage fascinant, charmeur, décrié. Il aurait été radié de l’ordre des médecins français pour avoir réalisé des avortements, pratique alors interdite en France. Il s’exile alors à Casablanca en 1940, officiant à ses débuts dans les cliniques Conte et du Val d’Anfa, avant de s’installer à la clinique du Parc. Dans les deux premiers étages séjournent les patients classiques, le troisième, “sombre et sordide”, comme le décrit la mannequin April Ashley dans son autobiographie, est le laboratoire d’expérimentations. Pour 5000 francs, “en trois heures”, Georges Burou transforme ses patients “en vraies femmes”, comme il l’explique à Paris Match en 1974. Au milieu des années 1970, il a opéré près de 800 personnes trans et est qualifié de “virtuose du bistouri” casablancais par Time. Le docteur pratique aussi trois opérations sur des personnes assignées femmes à la naissance, désireuses de changer de sexe. En 1987, alors qu’il est en mer au large de Pont Blondin, à Mohammedia, Georges Burou est emporté par une tempête. Reste aujourd’hui les légendes et rumeurs les plus farfelues autour du mythique docteur, tout droit sorti du film La piel que habito de Pedro Almodovar.

Patrimoine : le travestissement et la aïta 

Bouchaïb El Bidaoui interprétait les classiques de la aïta, maquillé et habillé 
en caftan.Crédit: DR

J’ai encore des souvenirs remontant à l’enfance où je vois un homme, travesti en femme, dansant sur une charrette acheminant, de rue en rue, la dot de la future mariée. Le cortège ravi des figures du corps dansant et des effets de publicisation du mariage”, écrit Abdelmajid Arrif, chercheur en anthropologie urbaine, dans son essai Orgie sonore. Si aujourd’hui certains sont choqués à l’idée de voir des hommes, visage poudré, yeux noircis au khôl et perruques impeccablement vissées sur la tête, il est bon de rappeler que dans la culture populaire, une forme d’exploration de genre n’horrifiait personne.

Que ce soit dans les fêtes de mariage ou foraines, dans les moussems -le plus fameux étant Sidi Ali Ben Hamdouch- ou encore dans les sphères festives de la aïta, les frontières de genre étaient, le temps d’une soirée ou d’une performance, abolies. Une poignée de comédiens et musiciens se sont illustrés en incarnant des personnages féminins sur scène ou à la radio nationale. Une des figures emblématiques de ce phénomène est Bouchaïb El Bidaoui. Dans les années 1950, ce cheikh et comédien a réussi à donner un nouvel élan à la aïta marsaouia (de la région de la Chaouia et des Doukkala) et au théâtre populaire. Ainsi, il ne s’interdisait pas de donner la réplique ou d’interpréter les classiques de la aïta, maquillé et habillé en caftan.

“Son acolyte, Lamfaddal El Hrizi, personnage moins connu mais tout aussi intéressant, incarnait aussi des personnages féminins”, nous précise l’écrivain Hassan Nejmi, spécialiste de la aïta. Cette tradition sera perpétuée par des chioukh comme Abdellah El Bidaoui, Mustapha El Bidaoui, Fadel El Abdi, aujourd’hui tous disparus. “De nos jours, la question de la féminité dans les sphères de la aïta est sensible. Ce qui faisait partie de la culture populaire à une certaine époque n’est plus toléré aujourd’hui si on sort des cercles privés”, résume Nejmi.

En pays d’islam, changer de sexe, c’est possible

Si la législation marocaine élude toutes les questions relatives au changement de sexe à l’état civil, de rares pays dits musulmans ont adopté des cadres légaux ou des jurisprudences le permettant. Des exceptions qui ne protègent pas pour autant les personnes transgenres des différentes formes de violences et discriminations.

De rares pays dits musulmans ont adopté des cadres légaux ou des jurisprudences permettant le changement de sexe à l’état civil.Crédit: DR

En Iran, par exemple, il est possible de changer légalement d’identité de genre. Dans les années 1980, l’Ayatollah Khomeiny a émis une fatwa où il expliquait que la chirurgie de réattribution sexuelle et les traitements hormonaux sont acceptables par la religion musulmane. “La loi iranienne permet la reconnaissance juridique de l’identité sexuelle des personnes trans. Cependant, cette reconnaissance n’est accordée qu’aux personnes officiellement diagnostiquées avec un trouble de l’identité de genre”, nuance toutefois Out Right Action International, ONG de défense des droits LGBT+, dans un rapport consacré à l’Iran en 2016.

En Égypte, pendant plusieurs années, les personnes ayant un trouble d’identité de genre pouvaient bénéficier gratuitement d’opérations chirurgicales de réattribution sexuelle, mais aussi de changer de genre au registre de l’état civil. “Mais en 2016, le comité gouvernemental chargé de délivrer des permis de chirurgie a mis un terme à cette pratique, en raison d’un ‘débat sur la moralité des opérations’”, indique Human Rights Watch dans un rapport publié en 2018 sur “L’activisme en faveur des droits LGBT au Moyen-Orient et en Afrique du Nord”. Au Liban, la Cour d’appel civile de Beyrouth a donné raison en 2015 à une personne trans née femme qui souhaitait changer d’identité civile en 2015. Sa demande avait d’abord été rejetée en première instance.

Lexique

TRANS: Terme chapeau qui permet de regrouper les personnes trans dans leur diversité et de ne pas opposer transsexuels et transgenres.

TRANSEXUEL: Personne qui a généralement recours à l’hormonothérapie et à la chirurgie pour faire coïncider sexe, genre et présentation de soi.

TRANSGENRE: Terme qui regroupe les personnes qui ne souhaitent pas s’identifier comme transsexuel(le)s en raison de la connotation médicale et pathologisante du terme.

TRAVESTI: Personne qui ne vit généralement pas de manière conflictuelle le genre qui lui a été attribué à sa naissance. Elle éprouve cependant le besoin de porter, le plus souvent de manière ponctuelle, des vêtements et autres signes distinctifs considérés socialement comme étant inappropriés pour son sexe.

INTERSEXUÉE: Personne dont le sexe ne peut être assigné en fonction des critères de détermination homme/femme médicaux (chromosomes, apparence du tissu génital, appareil génital et reproducteur).

QUEER: Identités de genre qui se situent en dehors du binarisme homme/ femme hétérosexuel et aux stéréotypes de genre. Terme qui regroupe toutes les identités de genre volontairement dissidentes, en relation ou non avec une volatilité en matière d’orientation sexuelle. Les queer peuvent s’identifier comme transgenres.

NON-BINAIRE: Personne qui refuse les identifications de genre qui se conforment au schéma binaire où sexe et genre doivent être alignés.

 

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