Aadel Essaadani de Racines : «Il faudrait que les autorités soient cohérentes avec leurs bonnes intentions»

Aadel Essaadani de Racines : «Il faudrait que les autorités soient cohérentes avec leurs bonnes intentions»

Dissolution, soutien et alternatives… Retour sur les dessous de l’affaire de l’association Racines avec Aadel Essaadani, son coordinateur général.

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Aadel Essaadani, coordinateur général de l'association Racines Crédit: Arterial Network / Facebook

L’association Racines compte sur ses soutiens. Après sa dissolution prononcée fin décembre 2018 par la justice, suite au tournage de deux épisodes de l’émission « 1 diner 2 cons » dans ses locaux, plusieurs personnalités internationales ont apporté  leur soutien à l’association à travers une pétition diffusée à l’international. Dans cet entretien, le coordinateur général de l’association, Aadel Essaadani, revient sur cette campagne de soutien, la collaboration avec les institutions ainsi que l’avenir de cette association porte-étendard dans le milieu de la culture .

TelQuel: Suite à la dissolution de votre association par la justice, plusieurs campagnes, spontanées ou initiées, ont été lancées en vue de soutenir l’association Racines. Quelle ampleur ont pris  ces manifestations de solidarité ?

Adel Essaadani : Du fait de l’étendue du réseau associatif de Racines, nous avons reçu de nombreuses lettres de soutien au niveau international. Plusieurs associations en Afrique, en Europe et en Amérique ont envoyé des mails aux ambassadeurs marocains accrédités dans leurs pays respectifs. L’ambassade du Maroc en Belgique, à elle seule, a reçu une quinzaine de mails.

Nous avons aussi réussi à mobiliser 250 personnalités marocaines et étrangères, parmi lesquelles Ken Loach, Noam Chomsky, Nourredine Ayouch, Younes Boumehdi, Fouad Abdelmoumni ou encore Maâti Monjib.

Par contre nous avons refusé les propositions de plusieurs associations ou réseaux pour l’organisation de conférences de presse sur notre situation dans des villes européennes. Certaines chancelleries étrangères basées au Maroc nous ont demandé s’il était utile de transmettre des correspondances aux autorités marocaines mais nous avons refusé. Il s’agit d’une affaire maroco-marocaine et nous portons pleinement notre combat pour la liberté d’expression que nous ne souhaitons pas délocaliser. Cette mobilisation générale  autour de notre association nous permet de placer la liberté d’expression et d’association au cœur du débat.

Les structures institutionnelles marocaines avec lesquelles vous collaborez ont-elle réagi à la décision de justice visant votre association ?

Le CNDH a réagi en prenant contact avec notre avocat après la diffusion des communiqués d’Amnesty International et Human Rights Watch concernant la décision de justice. Il s’agit d’une communication récente, donc nous n’avons plus d’informations à ce sujet. Nous en saurons plus la semaine prochaine (entretien réalisé le 25 janvier, ndlr).

Au niveau international les choses sont différentes. La rapporteuse spéciale dans le domaine des droits culturels auprès des Nations Unies, ainsi que le rapporteur spécial sur la situation des défenseurs de droits de l’Homme à l’ONU se sont saisis de l’affaire et planchent actuellement dessus.

Qu’en est-il des soutiens politiques ?

Hormis la FGD et l’USFP (qui ont adressé deux questions écrites au ministre de l’Intérieur, ndlr) aucun autre parti politique ne s’est exprimé sur la dissolution de Racines. Même notre ministre d’Etat chargé des droits de l’Homme ne s’est pas exprimé sur le sujet. Lorsqu’il a été interpellé par un journaliste d’Akhbar Al Yaoum, il a répondu qu’il ne pouvait pas s’exprimer sur le sujet avant d’avoir lu les attendus. Nous lui avons envoyé ces documents, mais nous n’avons eu aucune réponse depuis.

Pourtant, je pense qu’il est important de discuter de la liberté d’expression sans laquelle la démocratie ne peut être effective. Alors que tout le monde parle de l’exception marocaine et que le pays dispose d’une constitution jugée exemplaire et a ratifié plusieurs conventions liées aux droits de l’Homme, il faudrait que les autorités soient cohérentes avec leurs bonnes intentions. Nous travaillons dans le même sens que l’Etat dans l’optique d’aller de l’avant.  Je ne vois pas ce que le Maroc gagnerait à voir notre association dissoute… Cette affaire émane d’abord de l’excès de zèle d’un fonctionnaire, certes soutenu par sa hiérarchie, mais la décision n’est pas venue « d’en haut ».

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Depuis la reprogrammation d’une de vos rencontres prévue aux anciens abattoirs de Casablanca, avez-vous fait face à d’autres blocages des autorités ?

Ce n’est jamais frontal. Dernièrement, nous nous sommes vus refuser une exonération de TVA sur le programme Taqafa Mouwatina pour l’émancipation et la libération de la parole des citoyens alors que nous y avons droit car ce projet est financé par l’Union européenne. L’affaire n’est pas close, car on nous a renvoyé vers d’autres services de l’administration.

La décision de dissolution n’étant pas exécutoire, votre association continue de travailleur sur certains projets. Quelles activités Racines va-t-elle organiser en attendant le jugement en appel ?

En plus du programme Taqafa Mouwatina, nous avons programmé une rencontre, dans nos locaux, avec Zakia Daoud le 29 janvier pour la présentation de son livre Abdallah Ibrahim, l’histoire des rendez-vous manqués. En février, nous participerons à une rencontre à Tanger sur l’éducation citoyenne et civique dans l’école publique. Le mois suivant, nous avons été invités à une rencontre organisée par l’ARCI, l’une des plus grandes associations à but non lucratifs d’Italie. Ce rendez-vous sera centré sur la thématique la liberté d’association et d’expression comme élément structurant de la démocratie

Si le jugement est confirmé en appel, est-ce que vous avez déjà commencé à envisager des alternatives pour sauver le travail d’une décennie au sein de Racines ?

Bien sûr qu’on a pensé à d’autres alternatives, mais pour des raisons évidentes nous n’allons pas nous mettre à nu tout de suite. Cette affaire ne repose sur aucun fondement solide. Nous sommes condamnés en première instance pour avoir « organisé » 1 dîner 2 cons, alors que nous l’avons  hébergé.

L’émission ne figure pas dans nos rapports d’activité, nous ne l’avons pas diffusée et nous ne sommes pas intervenus dans sa ligne éditoriale ni le choix des invités. Et même si j’y ai participé, c’était à titre personnel. Les attendus détaillent aussi que des opinions politiques contraires à nos statuts ont été émises alors que nos statuts précisent que nous défendons la liberté d’expression citoyenne. Et j’en passe ! Cette décision n’est pas logique, mais nous procédons comme si on était dans un pays démocratique, car on y croit.

Si on gagne, on va peut-être ouvrir le champ à une nouvelle forme de négociation à travers la liberté d’expression et si on perd ce procès, le flic qui est dans la tête de chaque Marocain va reprendre du muscle. Et on va encore une fois être nivelés vers le bas.

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