A Casablanca, migrants et réfugiés bénéficient de consultations médicales offertes par des bénévoles

Les 28 et 29 septembre s'est tenue la 4e édition des Journées annuelles de consultations médicales organisée par l’association Bank de Solidarité.  L’occasion pour des centaines de migrants et réfugiés subsahariens d'obtenir des médicaments et de bénéficier d'une consultation gratuite.

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Sous une des tentes, une médecin bénévole ausculte des migrants. Crédit: DR

Le numéro 86 est appelé. Amine, lui, nous montre le sien griffonné en vert sur un petit bout de papier orangé : le 132. « Je ne passerai pas de suite », sourit celui qui est arrivé seulement quelques minutes plus tôt. Comme d’autres, ce samedi matin, Amine s’est rendu à la commune d’arrondissement du quartier Roches noires de Casablanca afin de bénéficier d’une consultation et de médicaments gratuits. Cette initiative collective est organisée depuis quatre ans par l’association Bank de Solidarité avec l’appui de six autres organisations et de professionnels bénévoles de la santé.

Devant l’entrée du bâtiment, ils sont nombreux à attendre assis sur des chaises. Dans cette salle d’attente à ciel ouvert, des migrants et des réfugiés subsahariens, mais aussi des Marocains souvent âgés attendent leur tour. D’ici la fin de la journée, plus de 700 personnes bénéficieront d’une consultation.

Au fil de la matinée, plusieurs groupes ont attendu pour être auscultés.Crédit: Mehdi Mahmoud

Amine s’est déplacé pour un douloureux problème de toux : « Je viens de rentrer à Casablanca depuis trois jours. C’est un ami qui m’a dit de venir ici », explique le jeune homme de 23 ans. Voix cassée et visage juvénile caché par une casquette sombre, ce Sénégalais raconte être parti de Casablanca pour Tiznit il y a plus d’un mois. De là-bas, il souhaitait rallier l’Europe. Les Pays-Bas avaient sa préférence, car de « nombreux frères y sont ».

Avant d’être contraint à rebrousser chemin. « C’était très difficile », insiste-t-il. « Là-bas, personne ne nous donnait à manger, on vivait dans la peur d’être pris par les forces auxiliaires. Un soir, ils nous ont traqués et frappés comme des serpents. J’y ai perdu un bout de dent, et ils m’ont frappé sur mon bras. C’est à ce moment que j’ai commencé à avoir mal », poursuit-il en pointant du doigt sa poitrine de sa main qui porte encore les cicatrices de l’épisode. 

Mama Africa et drapeaux confectionnés main

La matinée est déjà agitée pour Aziza. Cardigan et voile rose bonbon, cette bénévole d’une quarantaine d’années est venue depuis Rabat avec ses parents pour donner un coup de main. « Je suis arrivé la première ! », plaisante-t-elle. Ce matin, elle distribue les tickets d’attente et aide à diriger les patients entre les différents barnums dressés pour l’occasion. « Je ne fais partie d’aucune association, je suis là pour aider mais aussi apprendre et prendre des tuyaux pour ce que je fais », explique-t-elle.

Depuis 2016, Aziza s’est retrouvée un peu par hasard à aider des migrants subsahariens. Elle explique que sa sœur tenait une épicerie où plusieurs subsahariens – habitant un foyer en face – venaient chercher des recharges téléphoniques. Celle-ci décède prématurément et Aziza donne un coup alors de main aux enfants de son aînée pour tenir la boutique. « Leur situation m’a touché, et je me suis mise à les aider sans trop réfléchir. Je leur fournis de la nourriture, des médicaments, des conseils et j’essaye de les aider quand il y a des démarches à faire », raconte Aziza.

Le tout à ses frais personnels. « Ils m’appellent Mama Africa », sourit-elle. Avant d’expliquer : « Au départ, je me posais des questions sur le fait d’aider des chrétiens, plutôt que des musulmans. Mais c’était vraiment bête et mon père me l’a fait remarquer. Il est très âgé maintenant, mais avec le peu de moyens qu’il a, il me donne de l’argent pour faire les courses ou prendre des médicaments. Ça m’a fait beaucoup réfléchir ».

Le barnum de l’association Essafa aux couleurs africaines.Crédit: Mehdi Mahmoud

Le dialogue interculturel, l’association Essafa en a fait l’un de ses principaux combats. Sur le parvis de la préfecture, l’association reçoit sous un barnum flanqué des différents drapeaux africains. Tous ont été confectionnés à la main par les bénévoles. Ibrahim est l’un des 45 membres actifs (dont 25 sont subsahariens) de l’association qui compte 355 membres au total. Cet Ivoirien d’origine âgé de la trentaine travaille dans un centre d’appels la semaine et a pris une journée sur celle de sa récupération pour venir aider ce week-end-là. « C’est important pour moi d’agir », explique celui qui se souvient encore parfaitement de sa date d’arrivée au Maroc : le 24 juillet 2017. « Nous organisons des manifestations culturelles pour intégrer nos frères africains et ouvrir le dialogue. Ça me permet de sortir, d’être actif et aussi de briser l’isolement », raconte Ibrahim qui ajoute se voir rester au Maroc. 

« Manque de considération des chancelleries africaines »

« Voilà plus de dix ans que je suis au Maroc et je n’ai jamais vu de tels flux migratoires. La situation est fortement préoccupante », constate Beyeth Gueck, président de l’association Bank de Solidarité à l’origine de cet événement. Depuis dix ans, il est très actif au sein du tissu associatif pour sensibiliser les subsahariens à leurs droits les plus élémentaires. « J’ai vu des personnes ne pas avoir accès, ne serait-ce qu’à un Doliprane. Parce qu’ils manquent d’argent et qu’ils n’ont aucune connaissance du système de santé marocain. J’ai vu une Gabonaise mourir devant moi », poursuit ce militant qui, en parallèle de son activité associative, travaille à son compte dans la communication. 

D’après Beyeth Gueck, le problème vient en grande partie du manque de considération de la part des chancelleries africaines au Maroc. « Qu’ils viennent voir leurs compatriotes qui dorment à la gare, dans des campements à ciel ouvert », fulmine-t-il. « Je les appelle à rendre visite à leurs citoyens. Ils sont censés être des pères pour nous, mais ne ils ne semblent même pas se préoccuper de leurs enfants ». 

En cause selon lui : un véritable manque d’intérêt. « Nous, en tant que membre de la société civile, nous les alertons, nous leur sollicitons des rendez-vous. Souvent, ils ne daignent même pas nous répondre ». Pour le président de l’association, le Maroc seul n’a pas les capacités de gérer le phénomène. « Le Royaume est entre le marteau et l’enclume. Il est coincé entre l’Union européenne et sa volonté de s’ouvrir à l’Afrique. Nous faisons ce travail de terrain pour aider nos frères marocains et subsahariens, mais on assiste, impuissants, au manque d’implication de nos représentants africains», blâme Beyeth Gueck, qui s’inquiète de la tournure que pourrait prendre la situation si ce manque de considération persistait. « La pauvreté et la vulnérabilité peuvent vous pousser à faire de mauvaises choses », déplore-t-il.

Une attitude qui n’entache par pour autant le travail accompli depuis quatre ans par son association. « Aujourd’hui, ce sont plus de 10.000 médicaments qui ont été distribués. Vingt médecins sont présents », détaille Beyeth Gueck. D’autres événements de ce type auront lieu à Rabat et à Marrakech dans l’année. « Nous avons organisé cette édition en six mois, en partant avec zéro dirham. Il a fallu compter sur nos moyens humains et un réseau de partenaires et de médecins qui nous ont beaucoup aidés », souligne-t-il.

Parmi eux, Mohammed. Cet infirmier d’État et membre d’Inter secours assistance est venu pour sensibiliser les migrants aux premiers gestes de secours. Toute la journée et devant des groupes d’une dizaine de personnes, il va répéter et expliquer les quatre mots clés essentiels à ses yeux  : « Protection, examen, alerte, secourir ». « C’est quelque chose que l’on néglige au Maroc », pointe cet ancien employé de Royal Air Maroc aux cheveux grisonnants. « Pour le cas des migrants, au vu de leurs parcours et du peu de moyens dont ils disposent, c’est essentiel qu’ils puissent connaître ces premiers gestes. Plus de 50% des complications peuvent être évitées grâce aux gestes de premiers secours ».

Un futur déjà présent

Sur le parvis, les bénévoles s’activent en un ballet plus ou moins bien réglé. Ici, sous un premier barnum, des médecins généralistes prennent en charge les patients avant de les rediriger vers les différentes spécialités médicales. Plus loin, deux caravanes procèdent respectivement aux dépistages du sida et aux examens radio. Plusieurs patients repartent avec des boîtes de médicaments et des préservatifs. Mais l’essentiel est ailleurs. 

Les consultations se poursuivent dans l’après-midi sous la tente des médecins généralistes.Crédit: Mehdi Mahmoud

La veille, lors de la conférence inaugurale de l’événement, le docteur Abderrahman Benmamoun pointait les problèmes psychologiques comme principal facteur de troubles des populations migrantes. En cause d’après le professionnel : le voyage souvent éprouvant ainsi que le déracinement, les barrières culturelles et linguistiques une fois arrivé au Maroc. Selon une étude qu’il a menée en 2013, seul un migrant sur deux ose consulter un médecin.

Pour Ibrahim, de l’association Essafa, une initiative collective comme celle-ci se révèle utile et permet « de regrouper les frères africains » en donnant du baume au cœur. « Les Marocains ont souvent un comportement un peu gauche avec les subsahariens. Souvent je vois qu’il sont encouragés par d’autres à continuer. En Côte-d’Ivoire, c’est impensable », explique-t-il. 

Auparavant, le bénévole était intervenu pour permettre à Amine de consulter rapidement un spécialiste en maladies pulmonaires. On retrouve ce dernier à la sortie de sa visite : « Ils m’ont donné des médicaments et une ordonnance », dit-il l’air emprunté en montrant le papier et les quatre boîtes délivrées. « Lundi, j’ai un rendez-vous pour faire une radio », ajoute-t-il. D’après ce que lui ont dit les médecins, c’est un coup de matraque, lorsqu’il était à Tiznit, qui pourrait être à l’origine d’un déplacement de la cage thoracique.

Plus tôt, Amine nous avait confié son désappointement : « J’ai vu comment la police a refoulé certains frères en Algérie. Par chance, j’ai pu rester au Maroc. Si j’avais su que ça se passerait comme ça, je ne serai même pas venu ». S’il souhaite trouver du travail ici comme peintre, le jeune homme ne sait pas trop de quoi sera fait son avenir. « Je ne peux même pas partir en Europe. Je n’ai plus rien et ma mère ne peut pas m’envoyer de l’argent ». Ce soir, il rentrera dans un campement derrière la gare de Casa Voyageurs. Un endroit « sale et malodorant ».

La veille, comme en réponse au cas d’Amine et tant d’autres, le consul du Sénégal – l’un des rares présents avec les représentations gabonaises, congolaises et togolaises – a exhorté le public à l’action immédiate. « Vous verrez que le futur dont on parle est déjà là, sous nos yeux. Ce n’est pas une menace, mais une réalité ».

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