Les mémoires de Youssoufi : une enfance tangéroise (épisode 1/7)

Son enfance, ses combats, Ben Barka, Bouabid, Omar Benjelloun, Hassan II et Mohammed VI… le Premier ministre de l’Alternance revient sur des épisodes et des acteurs de l’histoire du Maroc dans un livre-événement.

Par

Abderrahmane El Youssoufi. Crédit: Yassine Toumi/ Telquel

Réputé réservé, Abderrahmane Youssoufi a disparu des radars dès 2002 après avoir quitté, simultanément, son poste de Premier ministre et la tête de l’USFP. Tour à tour résistant, militant, opposant de Hassan II avant de devenir son Premier ministre, le leader socialiste avait toujours opposé un niet poli à ses proches qui lui réclamaient à cor et à cris d’écrire ses mémoires. “Cela faisait vingt-cinq ans que j’essaie de le convaincre de publier ses mémoires, ce qu’il refusait. Puis j’ai eu l’idée de rassembler ses discours et ses interviews, qui constituent quelque mille pages”, nous confie son compagnon de route Mbarek Bouderka, plus connu sous le nom de Abbas. Un effort qui ne s’est pas révélé vain. “Il en a été étonné lui-même en me disant avec humour : ‘Avec autant de discours et d’interviews, on ose me dire que je ne parle pas  !” L’été dernier, l’ancien Premier ministre cède à la demande de Bouderka et accepte de publier ses mémoires, exercice dont nos politiques sont peu friands. Dans cet ouvrage intitulé Fragments de mon parcours et qui s’arrête à l’expérience de l’Alternance, de longs passages sont consacrés à l’assassinat de Ben Barka, le procès qui a suivi en France, les relations avec l’Istiqlal, les premières législatives, la motion de censure et le long processus dans les années 1990 ayant mené à l’alternance. Autant d’étapes que nous n’avons pu reproduire malgré leur intérêt pour une question de pagination. Nous avons choisi de zoomer sur l’enfance difficile de Youssoufi, ses arrestations, ses différends avec Hassan II, l’Alternance, ses couacs et son éviction… Des témoignages tout aussi nécessaires à la compréhension d’évènements qui ont façonné le Maroc d’aujourd’hui.

Episode 1 : une enfance tangéroise

« J’ ai vu le jour le 8 mars 1924 au quartier Dradeb dans les environs de Tanger, près d’un oued verdoyant et de montagnes. J’ai passé mon enfance dans ce beau paysage, c’est là que j’ai entamé mes études et où se sont formés mes plus beaux souvenirs. La région vivait, alors, au rythme de la célèbre guerre du Rif, menée par le héros Abdelkrim El Khattabi, et Tanger était placée sous statut international. Mon père, Ahmed Youssoufi, est originaire du village Dar Zhirou dans la localité de Fahs, située à 25 kilomètres de Tanger, ville où il s’est installé dans sa jeunesse pour chercher du travail. Il a fini par s’établir à Gibraltar, où il a travaillé dans un consulat étranger, ce qui lui a permis d’obtenir le statut d’immigré, comme un de mes oncles qui a migré en France. La famille perdra toute trace de ce dernier. Il n’est resté de lui qu’une seule photo posée sur un des coffres qui meublaient la maison. A son retour de Gibraltar, mon père s’est installé à Tanger où il a travaillé dans une société bancaire algérienne, et d’autres entreprises plus tard (…)

J’ai vu le jour dans un environnement où régnaient la diversité et la bienveillance. Ma mère était claire de peau. La deuxième épouse de mon père était, elle, brune. Il nous arrivait de comparer leurs deux couleurs en les surnommant “l’ambre et le lait”, des expressions qui plaisaient beaucoup à mon père. Lorsque ce dernier était absent, mes frères et sœurs, dont j’étais le cadet, charriaient la seconde épouse de mon père en lui disant : “Comment notre père a-t-il pu te prendre comme épouse ! Il a visiblement perdu la vue”. Ce à quoi elle répondait, ironique : “La chaux blanche se trouve à tous les coins tandis que le miel est préservé dans les récipients les plus précieux.” Ses mots résonnent encore aujourd’hui dans ma mémoire. Nos comportements et notre éducation étaient empreints de respect. Mon père et mes enseignants tenaient à nous inculquer le respect d’autrui et la lutte pour ses droits. C’est ainsi, étant donné l’environnement où je suis né, que mon regard sur la polygamie et ce qu’elle porte comme humiliation envers la femme a changé. Mon respect pour les femmes a été irrigué par mon milieu, tout comme le désir de les défendre au sein d’une société machiste. Le 8 mars, journée de la femme, qui coïncide avec mon anniversaire, est devenu une occasion de lui rendre hommage.”

Hassan II et ma mère

“Mon père, que Dieu l’ait en sa sainte miséricorde, est décédé en 1937, l’année où j’ai obtenu mon certificat d’études primaires. A cause de moi, ma mère a beaucoup souffert car mes longues et fréquentes absences m’éloignaient d’elle. Je me souviens qu’après mes longues années d’exil, le défunt roi Hassan II avait un jour, à la fin des années 1970, demandé à Abdelkrim El Khatib d’inviter ma mère au palais royal pour boire un thé avec lui. Au moment où elle s’apprêtait à prendre congé, Hassan II lui a demandé si elle avait besoin de quelque chose. Ce à quoi elle a répondu, dans son accent tangérois : “Bghite wlidi (je veux mon fils)”. Le roi, que Dieu ait son âme, lui a répondu que son fils pouvait revenir dans son pays quand il le voulait et qu’il serait le bienvenu dans sa patrie. Elle s’est accrochée à la vie jusqu’à mon retour d’exil en 1980 après une absence de quinze ans. Elle a rendu l’âme un an plus tard, en 1981.”

L’épreuve du père

“Mon frère me donnait beaucoup de journaux à lire, qu’il éditait ou qu’il achetait. Ma première humiliation remonte à cette période correspondant à la guerre d’Espagne. Après avoir pris son petit déjeuner, mon frère a laissé traîner son journal sur la table. Plus tard, mon père, attablé à son tour pour son petit déjeuner, a eu l’idée de mettre mes connaissances à l’épreuve, étant donné que j’avais obtenu mon certificat d’études primaires. Il m’a demandé de lui rapporter le contenu du journal posé sur la table. Surpris et décontenancé, j’ai mal répondu. Le titre de l’article était “le général Franco a fait…” que j’ai traduit par “Le général français a fait…”. Bien mal m’en a pris. Irrité, mon père m’a lancé : “C’est tout ce que tu as retenu de tes années d’études primaires ? Je ne t’ai pas demandé de traduire mais de lire le texte tel qu’il est écrit ! J’en comprendrai seul le sens.” Ce fut ma première humiliation dans la vie. Je n’ai pas réussi cette épreuve, mais cette leçon m’a beaucoup aidé dans mon parcours académique et dans la pratique. J’ai réalisé que se concentrer en lisant est la seule manière de bien comprendre les écrits. Cela vous évite de commettre des erreurs sur les concepts et leurs sens.”

Tanger international

“Tanger bénéficiait d’un statut particulier, totalement différent de celui des autres régions et villes marocaines colonisées par la France ou l’Espagne. C’était une cité internationale dans tous les sens du terme, où toutes les nationalités cohabitaient. Et vu son statut international, les deux forces colonisatrices, la France et l’Espagne, ainsi que d’autres puissances, y avaient établi leurs administrations pour des raisons politiques, économiques et pour gérer les affaires de leurs citoyens. Les Tangérois se sont rapidement acclimatés à ce contexte, où régnait la bonne entente avec les étrangers, apprenant à maîtriser aussi bien le français, l’espagnol, l’anglais que l’italien. Par ailleurs, beaucoup de clubs d’art, de théâtre, de cinéma et de musique ont vu le jour un peu partout dans la ville, tout comme des agences bancaires, des centres de transfert de devises, des commerces, des restaurants et des boulangeries.”

Chaque diaspora célébrait ses fêtes, en habits traditionnels de son pays, brandissant ses drapeaux nationaux et régionaux, tout en associant les autres communautés à ces fêtes. Tanger vivait à l’heure internationale, une atmosphère cosmopolite qui éclipsait les différences de nationalité et de culture (…) La diaspora étrangère, toutes origines confondues, participait aux fêtes et moussems marocains (…) comme ramadan ou Aïd Al Adha.”

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Patricia Buisson, spécialiste de la "politique de prix", en renfort chez Total Maroc

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