édito

EDITO - Presse mal-aimée

Crédit : TelQuel
EDITO - Presse mal-aimée
février 03
12:09 2018
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Quand un journaliste fait son travail, seulement son travail, ce pour quoi il est payé — très souvent modestement —, il peut aller en prison. Aujourd’hui, quatre confrères sont poursuivis pour avoir publié, fin 2016, des extraits de débats d'une commission d'enquête parlementaire consacrés au déficit colossal de la Caisse marocaine de retraites. Scandaleux ! Quand un organe de presse mène une enquête, d’intérêt public, et joue son rôle de contre-pouvoir, il subit chantage, pressions, intimidations et boycott publicitaire. Et comme le pouvoir économique est concentré entre quelques mains, celles-là mêmes à avoir un pouvoir politique important, les sujets d’investigation deviennent quasiment tous dangereux. Quand le ton d’un support médiatique est jugé critique par n’importe quelle personne détenant un quelconque pouvoir au Maroc, les consé- quences peuvent être lourdes. Les exemples ne manquent pas. Il y a sept ans, en commission des Finances de la Chambre des représentants, Driss Benhima expliquait : “Dans le nom Royal Air Maroc, il y a le mot Royal. Je ne peux pas mettre dans un avion de la compagnie nationale des journaux qui critiquent le roi ou l’Etat.” Si l’ancien patron de la compagnie nationale ne préside plus aux destinées de nos avions, son successeur perpétue la même politique. La mise à bord des journaux représente un volume de ventes de plusieurs milliers d’exemplaires, elle est stratégique. Réservé à certains supports et pas d’autres, ce marché est encore attribué sans règles de transparence et d’équité.

Aucun soutien ne peut être espéré. Le ministère de tutelle, celui qu’on appelle Communication et qui, ironie du sort, gère le secteur de la presse, est le premier à le mettre à mal. Fin 2017, lors d’une réunion entre les éditeurs et Mohamed Laâraj au sujet du renouvellement du contrat-programme et que le secteur attend toujours, le ministre s’est demandé, à haute voix : “Pourquoi l’Etat aiderait des journaux qui critiquent la politique du gouvernement ? Ou qui parlent des événements d’Al Hoceïma ?” Quelles ré- flexions lumineuses ! Les responsables politiques du secteur n’en comprennent non seulement pas les enjeux démocratiques, mais en ignorent même ceux économiques.

Quand la presse se meurt, qu’elle est confrontée à un chamboulement majeur de ses règles de fonctionnement, que la transition vers le digital se fait encore dans la douleur, que les médias électroniques n’ont toujours pas de modèle économique, ce sont des milliers d’emplois qui sont menacés et un pan de l’économie qui peut disparaître. Au lieu d’aider et de protéger les éditeurs contre Facebook, Google, tous les médias étrangers bénéficiant de subventions dans leur pays d’origine et qui captent la publicité du marché marocain, le gouvernement impose une nouvelle taxe de 5% sur les annonces publicitaires sur les sites nationaux, ponctionnant ainsi les faibles ressources que les géants américains du Net laissent aux éditeurs locaux. On a rarement fait plus efficace contre les intérêts de son économie, de son pays et de sa population. Ceux qui nous gouvernent, chers lecteurs, n’aiment ni les journalistes, ni la presse, encore moins la liberté et les principes démocratiques, et finalement ne vous aiment pas non plus. Leur amour, nous pouvons bien nous en passer. Il est en revanche temps d’exiger de ceux qui sont payés par les impôts des Marocains d’œuvrer pour l’intérêt des Marocains

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