Ta vie en l'air - Salle d'attente

Par Fatym Layachi

Ta journée au boulot est déjà terminée. Tu as demandé ton après-midi, tu as rendez-vous chez le médecin. Et tu ne sais absolument pas pour combien de temps tu vas en avoir mais probablement pour longtemps. Et ce n’est pas la consultation qui va durer trois plombes, c’est juste tout ce qu’il y a autour. Alors voilà, il est un peu plus de treize heures et tu quittes le bureau pour y aller. Vu la circulation infernale et les distances, tu te dis que tu n’as pas vraiment le temps d’aller déjeuner. Du coup, tu passes rapidement prendre un bagel. Il est un peu fade et gras mais tu es pressée et tu ne vas pas faire la fine bouche. Il est quatorze heures, tu remontes dans ta voiture et te mets en route.

Tu essaies de te frayer un chemin entre les embouteillages, la pollution et les klaxons. Mais par quelle vue de l’esprit ton médecin a-t-il décidé de s’installer dans un immeuble scabreux dans une rue encore plus scabreuse dans un quartier bouchonné à toute heure et où il est par principe impossible de se garer ? C’est comme ça. C’est un fait. Tu t’armes de patience. Tu as mis plus d’une demi-heure pour arriver et là ça fait un quart d’heure que tu tournes en rond pour trouver une place. Un gardien finit par te proposer de te garer un peu plus loin en double file et de lui laisser tes clés. Tu arrives enfin dans le hall de l’immeuble du cabinet. Depuis l’an dernier, la lumière des escaliers n’a pas été réparée et l’ascenseur non plus, mais ça, ça fait au moins sept ans. Tu te demandes comment un mec qui roule dans une bagnole qui vaut le prix d’un appart ne paie pas les charges de l’immeuble dans lequel il reçoit une clientèle qui le paye grassement. Tu arrives au comptoir d’accueil et tu te demandes comment ce type qui n’a pas lésiné sur les honoraires de son architecte d’intérieur pour sa somptueuse villa peut bosser dans un environnement aussi peu esthétique. Il pourrait au moins mettre un chauffage pour sa secrétaire, elle a l’air complètement gelée, la pauvre, dans sa jellaba en couverture polaire.

Tu demandes à la dame assise à côté de toi, elle aussi a rendez-vous à 15h. Et le jeune qui lit ce magazine qui date de 2015 aussi. Si ça se trouve, tout le monde a rendez-vous à 15h. C’est conceptuel. Le mec a fait douze ans d’études, mais n’est pas capable de gérer son planning. Ça ne devrait pas être si compliqué. Tu as très envie de lui dire que si sa salle d’attente est bondée, ce n’est pas forcément parce qu’il est bon mais certainement parce qu’il est mal organisé. Tu vas bougonner un peu auprès de la madame frigorifiée, elle te répond que tu es arrivée la huitième ! Ton cerveau et ta logique buguent. Tu ne savais pas que c’était une tombola où le premier arrivé était le premier servi.

LA STABILITÉ DE CE PAYS TIENT À NOTRE ACCEPTATION DE L’ABSURDE

Tu es arrivée avec quinze minutes d’avance. Tu te trouvais logique. Mais, visiblement, ici, comme beaucoup d’autres choses, il y a des subtilités qui défient la logique. “Et puis le docteur n’est pas encore là”. Ok. Là, tu as l’impression que tu viens de basculer dans le surréalisme. Tu bouillonnes, mais autour de toi les autres patients ont l’air calme. Tout le monde prend son mal en patience. Tu vas te rasseoir et en faire de même. Tu te dis que, finalement, la stabilité de ce pays tient aussi à notre capacité d’inertie qui nous fait accepter l’absurde. Il est 16h35. Monsieur le docteur arrive. Il a bonne mine. Il a l’air détendu. Il en a de la chance. Il a dû faire un déjeuner sympa, lui. Tu n’es pas au bout de ton attente. Il y a sept personnes devant toi. Tu as scrollé trente-sept fois ton feed Facebook. Tu as suivi toutes les stories Instagram. Tu as tué une soixantaine d’Angry Birds et fait exploser plein de lignes de Candy Crush. C’est enfin ton tour. Ton rendez-vous dure quinze minutes. Il est 18h30, tu as une bronchite et les nerfs à vif. Tu n’as aucune envie d’aller à la pharmacie. Tu préfères appeler Zee, tu as très envie d’aller boire un verre. Ça ne va sûrement pas te soigner, mais ça va te calmer.

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