Quels sont les mécanismes du marché de contrebande de médicaments au Maroc ?

Le circuit informel des médicaments en provenance d'Algérie, d'Espagne ou même du Maroc représente un risque pour le consommateur et un manque à gagner pour l'État.

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Crédit : Gatis Gribusts/ Flickr

La contrebande de médicament ne cesse de prendre de l’ampleur. C’est en tout cas ce que révèle le journal Al Ahdath Al Maghribiya, dans son édition de ce jeudi 7 décembre. La Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a traité 41 affaires de contrebande de médicaments et divers produits pharmaceutiques impliquant 51 personnes de janvier à fin novembre 2017.

Ces opérations ont permis la saisie de 32.584 unités de médicaments et de 133 litres d’alcool à usage médical. Des saisies effectuées en collaboration avec les représentants des autorités sanitaires et des professionnels de la pharmacie.

Une autre opération a été menée parallèlement, en septembre dernier, par la gendarmerie royale, toujours selon Al Ahdath. Cette grande campagne a conduit à la saisie de 8.000 unités de médicaments proposés à la vente dans des commerces d’alimentation. Toujours selon le journal, la moitié des saisies a été enregistrée à Marrakech.

La brigade nationale d’investigations judiciaires, qui dépend de la gendarmerie, a perquisitionné 100 points de vente et interrogé 105 personnes. De quels types de médicaments parle-t-on ? D’où viennent-ils ? Comment arrivent-ils dans nos épiceries ? Éléments de réponse.

Des médicaments qui arrivent de l’étranger…

Selon les experts du secteur, les médicaments de contrebande viennent tout d’abord de l’extérieur, majoritairement de l’Algérie et de l’Espagne – via Sebta et Melilia- où les produits sont moins chers. « Il y a des Marocains qui entrent sur le territoire espagnol avec des ordonnances et qui achètent des médicaments qui sont vendus moins chers ici. C’est le cas des antiacides et des IPP (contre l’ulcère). Ces derniers sont sortis de la catégorie médicaments pour devenir des compléments alimentaires, ce qui a fait baisser leur prix« , explique Abdelhamid Nacer, secrétaire général de la Fédération des syndicats des pharmaciens.

Mohamed Ghaouti, président de l’Ordre des pharmaciens, la plupart de ces médicaments qui arrivent de l’Espagne sont souvent des contrefaçons. « Cela rapporte plus d’argent que la contrebande, car cette pratique cible les médicaments chers comme le viagra, les médicaments contre le cancer ou les médicaments contre les maladies chroniques comme l’hypertension ou le cholestérol« , explique-t-il.

Les médicaments sont ensuite revendus à des prix peu élevés dans les épiceries et sur les souks. Pour Abdelhamid Nacer, si ces pratiques ont cours, c’est surtout parce que les services de l’État « ne contrôlent pas et laissent faire« .

Même constat à Oujda, à la frontière algérienne. Le secrétaire général de la Fédération des syndicats des pharmaciens explique que « là-bas, les gens ciblent plutôt les médicaments contre les maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension ou l’asthme. En Algérie, les prix des médicaments sont quasiment les mêmes qu’au Maroc, mais ces derniers sont subventionnés par l’État et surtout la couverture médicale est assurée à 100 %. Donc les gens prennent des antidiabétiques gratuitement ou presque là-bas, ou les volent, puis les vendent sur les trottoirs au Maroc à 30 dirhams au lieu de 70 dirhams« .

Selon Abdelhamid Nacer, ce mode opératoire s’applique aussi aux médicaments psychotropes, le valium essentiellement. « Ils les volent dans les hôpitaux algériens où il y en a en quantités énormes (couvrant des besoins de 3 à 6 mois) et les ramènent en gros sachets de parfois 3.000 comprimés !« , confie-t-il.

Les médicaments sont ensuite revendus dans le Souk El Fellah « ou dans ses antennes relais qui se trouvent dans à peu près toutes les villes au Maroc« , ajoute Mohamed Ghaouti. Aujourd’hui, la consommation de médicaments à Oujda-Nador-Tétouan est alimentée à au moins 10 % par cette contrebande, selon Abdelhamid Nacer. « C’est un chiffre très important, même si au niveau national, c’est beaucoup moins grave« , ajoute-t-il.

Contrebande interne

L’autre problème aujourd’hui vient de l’intérieur. Selon le secrétaire général de la Fédération des syndicats de pharmaciens, les contrebandiers se fournissent également directement auprès des laboratoires nationaux. « Ce sont surtout des médicaments qui sortent, non facturés des laboratoires nationaux. Ils sont ensuite revendus principalement à travers les zones rurales et particulièrement dans les épiceries et dans les souks. Il s’agit surtout d’antipériodiques contre la fièvre et des antidouleurs comme l’Aspro« , explique-t-il. « D’ailleurs, selon nos dernières informations, il y a 10 jours les services de l’État ont arrêté un camion de médicaments détournés qui avaient été dérobés dans trois laboratoires marocains« , ajoute Abdelhamid Nacer.

En effet, de nombreux épiciers vendent des médicaments en détail comme le Doliprane, les antalgiques ou des antibiotiques. « Ils se fournissent certes directement à Oujda ou dans ses antennes relais, mais aussi auprès de ces laboratoires qui ne respectent pas la loi. Et il y en a beaucoup au Maroc« , lance Mohamed Ghaouti.

Ce dernier dénonce la « mafia de la santé » qui s’est mise en place et à laquelle tout le système s’est accommodé. « Aujourd’hui, les radiologues vendent des produits de contraste pour faire les radios, les pédiatres vendent des vaccins directement aux consommateurs, les oncologues vendent des produits de chimiothérapie aux malades…« .

Un coup porté à la santé des citoyens ainsi qu’à l’économie du pays

Comme dans tous les marchés noirs, le risque sanitaire pour le consommateur est présent. « Si le médicament n’est pas dans le circuit contrôlé, comment voir s’il n’est pas périmé ou si la chaîne de froid est bien respectée tout au long du circuit de distribution ?« , lance Abdelhamid Nacer. Il ajoute, à titre d’exemple : « Une fois à Oujda ils ont remplacé les cachets d’amoxicilline par du talc et ils ont vendu ça un peu partout« .

Selon le Centre antipoison du Maroc (CAPM), les médicaments arrivent en tête des causes d’ intoxications, avec 4.697 cas en 2016 contre 4.139 en 2015, soit un taux d’augmentation de 29,7 %.

Mais ce marché de contrebande est aussi un manque à gagner pour les pharmaciens et pour l’État. « Évidemment nous perdons de l’argent à cause de ce circuit informel. Tout comme l’État qui perçoit moins d’impôts« , lance Abdelhamid Nacer, amer.

Le secrétaire général de la Fédération des syndicats de pharmaciens se souvient qu’il y a quelques années déjà, lors d’une réunion informelle, un ministre leur avait dit : « Il y a 90 pharmacies à Oujda et 2000 familles qui vivent de ces circuits informels. Qu’est-ce que je peux faire ?« .

Une source au sein du ministère de la Santé se contente de nous affirmer que « toutes les officines ne vendent que les médicaments autorisés sous AMM (ndlr. autorisation de mise sur le marché) » et « que la contrebande est formellement interdite« .

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