Omar Saghi- Thalassocratie marocaine

Par Omar Saghi

Lorsqu’on se penche sur le modèle économique marocain, on est surpris par le mélange de traits difficilement compatibles : libéralisme et monopoles, dirigisme discret, rôle ambigu des pouvoirs publics, etc. On peut mieux cerner cet objet économique en recourant à la notion de “thalassocratie”. Une thalassocratie, c’est un pouvoir qui ne vise ni le contrôle des terres, ni la domination des populations. Son but n’est pas la constitution d’un empire étendu, mais le gain commercial, par le contrôle des grandes routes, le plus souvent maritimes, d’où son nom. On cite en exemple Carthage, Venise ou Singapour aujourd’hui. Il y eut même des thalassocraties terrestres : que l’on pense à La Mecque préislamique, lorsque la Cité-Etat dominait les routes du désert avec ses caravanes, équivalent terrestre des bateaux vénitiens.

Carthage, La Mecque, Venise, Singapour, d’accord. Mais le Maroc ? Plus de 700 000 km2, plus de 35 millions d’habitants, nous sommes loin des Cités-Etats. C’est justement là toute l’ambiguïté de notre modèle économique, ou son aspect masqué. Comme Etat-nation à la superficie et à la population respectables, le pays est singulièrement déséquilibré. Mais il suffit de changer de perspective, de s’interroger sur une élite économique (et politique) marocaine fonctionnant comme celle de Dubaï ou de Hongkong, pour voir que le modèle a sa rationalité inconsciente. Le Maroc multiplie les accords de libre-échange, alors que les grands pays doivent protéger marché intérieur et industrie nationale. Les grands investissements se concentrent sur quelques sites, alors que les Etats-nations se penchent sur les besoins de l’ensemble du territoire. Nos secteurs de pointe, la banque, les ports, les télécoms, l’immobilier, nous rapprocheraient des Emirats arabes unis plutôt que de la Tunisie. Voilà le grand secret économique du Maroc : derrière sa façade stato-nationale, sa superficie, sa démographie, il se gère et se comporte comme une Cité-Etat. Lorsqu’on a parlé d’une possible entrée de Rabat dans le CCG, on s’est gaussé de cette étrange alliance entre les micro-Etats du Golfe et un pays pauvre et peuplé. Mais c’était s’arrêter à la surface des choses. En réalité, le Maroc se gère comme un émirat, avec une rationalité identique : apolitisme intérieur, pragmatisme diplomatique et objectifs financiers, comme on gère une entreprise familiale.

Sauf que, effectivement, le Maroc n’est ni Sharjah, ni même Singapour. Les dizaines de millions de citoyens, les centaines de villes et de villages, nécessitent une autre rationalité. D’où cet étrange strabisme marocain. D’une part, un gouvernement qui s’efforce, toujours essoufflé, de satisfaire aux besoins de base, en éducation, santé et emploi, d’une population conséquente et de plus en plus politisée. De l’autre, une politique économique brillante et audacieuse, qui lance de grands chantiers dans des secteurs où le Maroc est désormais leader en Afrique, n’hésitant pas à investir des milliards de dollars dans des ports, des lignes de chemins de fer ou des investissements étrangers où le pays concurrence les grands mondiaux. Si une schizophrénie marocaine existe, elle est bien là : peut-on être à la fois la Bulgarie et le Luxembourg ? Ou le Yémen et Dubaï ? Deux en un ? Pour quelques années, sans doute. Mais au-delà, l’écart devient trop grand. Le pari de la thalassocratie marocaine, c’est que d’ici là, la locomotive du Maroc-Dubaï finira par entraîner les wagons du Maroc-Yémen. Mais le temps press