Trois mois après son arrestation, l'affaire El Mahdaoui suscite toujours l'indignation

Le site Badil est fermé depuis le 22 octobre, faute de moyens financiers, alors que son directeur Hamid El Mahdaoui a été condamné en septembre à un an de prison.

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Hamid Al Mahdaoui. Crédit: DR

Depuis le dimanche 22 octobre, aucun nouvel article n’a été publié sur le site d’information Badil. Le média de Hamid El Mahdaoui a dû mettre la clé sous la porte, faute de ressources financières pour le faire fonctionner. L’arrêt définitif a été annoncé par Charif Belmostafa, un des journalistes du site, dans une vidéo diffusée le samedi 21 octobre.

« Depuis trois mois, le site souffre financièrement, notamment à cause d’un boycott publicitaire« , affirme-t-il. Le site a continué à survivre par des « dons de sympathisants » et la volonté de Hamid El Mahdaoui, qui insistait depuis la prison pour que les journalistes soient payés à temps selon Belmostafa.

« El Mahdaoui a suggéré à sa femme de vendre leur propre maison pour que le journal puisse poursuivre son travail, mais l’équipe a refusé« , témoigne le journaliste. En 2015, le site avait été condamné à fermer pendant trois mois suite à une plainte déposée par la wilaya de Meknès pour « diffusion de fausse information« .

La situation du site et de son fondateur a suscité un mouvement de soutien chez ses confrères journalistes. Un soutien qui fait écho à la position du Syndication national de la presse marocaine (SNPM) qui avait exigé la libération immédiate du journaliste dans un communiqué de presse publié le 14 septembre.

Le syndicat critique la peine de trois mois de prison ferme qui a été alourdie à un an en appel au mois de septembre par le tribunal d’Al Hoceima. Le 3 octobre, Hamid El Mahdaoui comparaissait à Casablanca dans un deuxième procès où il est accusé de « non-dénonciation d’un crime portant atteinte à la sûreté de l’État« . « Il y a clairement une volonté de fermeté« , nous explique Mohamed Ezzouak, directeur du site d’information Yabiladi.

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« Je suis opposé à tous les verrous sécuritaires surtout quand ils n’ont aucune justification légale qui soit conforme à ce qu’on imagine d’un état démocratique et de droit« , poursuit le directeur de Yabiladi, se déclarant « toujours solidaire pour défendre la liberté d’expression et le droit d’informer« .

Un élan de solidarité que partagent nombre de ses confrères, à l’instar de Taoufik Bouachrine, directeur de publication d’Akhbar Al Youm, qui nous répond : « J’ai écrit plusieurs fois dans mes éditos que je le soutenais ». 

Khalid Jamaii, journaliste et ami d’El Mahdaoui, a constitué un comité de soutien avec des personnalités connues pour leur engagement pour les droits de l’Homme, comme Khadija Riyadi et Abdelhamid Amine, tous les deux anciens présidents de l’AMDH, ainsi que l’historien Maâti Monjib. « Ces membres ont parfois été critiqués par le patron de Badil.info« , souligne Khalid Jamaii, qui soutient que « la défense d’El Mahdaoui n’est pas la défense de la personne, mais celle du principe de droit à l’expression, de liberté ». « El Mahdaoui a sa manière de faire du journalisme, mais cela ne veut pas dire que l’on doit accepter qu’il soit emprisonné« , explique Khalid Jamaii.

Populiste ou courageux

Il est vrai que le personnage est controversé dans le milieu de la presse. Connu pour ses vidéos, celui qui se présente comme un « journaliste militant et citoyen » n’hésite pas à s’adresser directement à Mohammed VI pour dénoncer dans un style bien à lui la « hogra, l’impunité et l’injustice« .

Lancée en 2011, sa chaîne YouTube, qui compte près de 100.000 abonnés et cumule 36,5 millions de vues sur une centaine de vidéos. Trois ans plus tard, il fonde son site Badil.info. Son style a clivé la communauté journalistique, certains parlant de courage, d’autres y voyant plutôt du populisme.

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« Nous avons des différends entre journalistes, certains disent qu’il est journaliste et confrère. D’autres soutiennent sa liberté d’expression, mais estiment qu’il ne faisait pas un travail journalistique lors de son arrestation« , témoigne un journaliste ayant requis l’anonymat.

« C’est délicat de défendre El Mahdaoui, mais nous sommes contre son arrestation« , assume de son côté Ahmed Najim, patron de Goud.ma. « Je ne peux pas juger comment Hamid El Mahdaoui exerce son métier. Même si j’ai mon point de vue sur sa façon de faire de la presse, c’est un journaliste qui est désormais en prison, point !« , ajoute-t-il.

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« Badil n’est pas ma ligne éditoriale, je ne me reconnais pas dans ses vidéos et sa façon d’interpeller. Mais je ne me reconnais pas non plus dans la ligne éditoriale du quotidien Le Matin ou du magazine Challenge. Chacun a sa façon d’exercer le métier, mais ce n’est pas une raison pour l’emprisonner« , explique Ezzouak qui milite pour une diversité et une polyphonie de la presse pour plus de démocratie.

Pour la journaliste Hanane Rihab, également militante USFP, le fait qu’El Mahdaoui accompagne les manifestants et qu’il décrive ce qui se passe sur le terrain ne veut pas pour autant dire qu’il est membre du mouvement. « J’ai l’habitude de l’écouter et de lire ce qu’il écrit. Il défend les droits de l’Homme et la liberté d’expression« , affirme-t-elle.

Code pénal vs code de la presse

Hamid El Mahdaoui a été arrêté le 20 juillet à Al Hoceima, en marge de la manifestation interdite par les autorités. Il a été condamné pour « incitation d’individus à commettre des délits par des discours et des cris dans des lieux publics« , en vertu du Code pénal et non pas du code de la presse. Un traitement que contestent les journalistes.

Mohamed Elaouni, président de l’organisation pour les libertés d’information et d’expression (OLIE) est catégorique : « Le SNPM confirme qu’il est journaliste, ce n’est pas à nous de juger la légitimité de notre confrère, mais les lecteurs. C’est le seul journaliste avec une carte de presse qui a été arrêté« , s’inquiète-t-il. « Il faut appliquer le Code de la presse qui parle de ces crimes-là sans ouvrir la porte à l’arrestation ou à une peine de prison« , ajoute Taoufik Bouachrine.

« Il est libre de manifester comme citoyen et d’être présent comme journaliste pour couvrir un événement« , s’insurge Mohamed Elaouni. « Il existe un historique qui semble un peu lourd entre le pouvoir sécuritaire et le patron de Badil. Il avait un passif et on attendait le faux pas du côté des autorités« , affirme Mohamed Ezzouak.

En juin dernier, le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, portait plainte contre Hamid El Mahdaoui, une année après un procès intenté par Mustapha Ramid. Le journaliste avait été condamné à quatre mois de prison avec sursis et une amende de 10.000 dirhams. En 2015 encore, El Mahdaoui écopait déjà d’une peine de quatre mois avec sursis pour avoir accusé la police de torture.

Le 3 octobre, le juge a auditionné le patron du site Badil qui est poursuivi par le tribunal de Casablanca pour « manquements à son obligation de porter à la connaissance des autorités une tentative de nuire à la sécurité intérieure de l’État« , selon sa défense. Fait inédit, le box des accusés d’habitude transparent avait été peint d’une couleur opaque pour empêcher tout contact entre les détenus du Hirak et l’audience.

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Vers moins de libertés ?

Cette peine est jugée comme étant « une disposition sévère qui relève du déclin général et important de la liberté de la presse et de la publication dans notre pays« , annonce le communiqué du SNPM qui réitère « sa solidarité inconditionnelle et absolue » avec Hamid El Mahdaoui. 

D’autres journalistes craignent une restriction des libertés. « Dans nos journaux, on est moins libres qu’il y a un ou deux ans, et surtout moins libres que sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter« , témoigne Ahmed Najim de Goud.ma. « Nous sommes tous en liberté provisoire« , lance le journaliste Khalid Jamaii.

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