Consultocratie

Par Aicha Akalay

Leur évocation impressionne : McKinsey, BCG, Roland Berger, Valyans, Capital Consulting… Leurs présentations PowerPoint aussi : des mots magiques pour un monde féérique. Les ministères et les administrations publiques l’ont bien compris. Armés des meilleurs profils sur le marché, ces cabinets offrent — jamais gratuitement — de belles copies à faire valider par le monarque, quand le sujet est hautement stratégique. Reconnaissons que leur travail est souvent de qualité, permettant à l’Etat de bénéficier de compétences pointues dont il est chiche. Mais cela n’empêche pas de questionner ce recours systématique aux cabinets de conseil pour moderniser l’Etat. Pas seulement parce que l’actualité l’impose — le scandale qui a éclaté au département du Tourisme soulève de vraies questions sur l’attribut ion d’un marché public — mais parce que toutes ces réformes construites dans le secret avec des sociétés privées ne fleurent pas toujours bon l’équité, sans pour autant garantir l’efficacité et le succès des politiques élaborées.

L’Etat ne peut confier sans risque la conception de son action à des cabinets extérieurs — encore moins étrangers. Comme dirait un ministre technocrate et avisé : “Je refuse de sous-traiter mon cerveau.” L’exemple du tourisme est à cet égard éloquent. Un premier grand cabinet a conseillé de multiplier les stations balnéaires. Face au fiasco de cette première stratégie, un deuxième a préconisé tout le contraire, en se concentrant sur les destinations à forte renommée comme Marrakech. Tout cela sans concertation publique, sans débat ni avec les acteurs du secteur ni avec les élus. Et sans implication du personnel ministériel, laissant tout un département stratégique incapable de présider à sa destinée. Sur la stratégie aérienne, là encore une cacophonie se profile. Selon nos informations, les conseils de développement délivrés à la compagnie aérienne nationale par un grand cabinet de conseil de la place sont en contradiction avec ce que d’autres conseillent à l’Etat.

Au nom d’une efficacité toute technocratique, une zone d’ombre est ainsi maintenue qui ne favorise ni le débat ni la responsabilité politique. Vers où la balance va-t-elle pencher et qui va en assumer les résultats ? Les options majeures pour l’avenir du pays sont débattues dans un petit cercle élitiste entre diplômés des grandes écoles parisiennes et hauts responsables, tous rompus à la culture du secret. Mais où est l’Etat et sa vision ? Et qui peut la penser et la formuler ? Le vide laissé par l’Etat et occupé par ces cabinets devrait être comblé par un vivier de compétences au sein de l’administration. La haute fonction publique doit attirer des talents en revoyant ses critères de recrutement et d’évolution. Il en va de sa survie. Un fonctionnement sain de l’Etat exige que ce dernier soit à l’écoute. Qu’il soit conseillé, oui. Mais à charge pour lui de définir la vision et le cap à prendre. De reprendre le contrôle de son cerveau.

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