Hicham Naciri : L'avocat des puissants

Il dirige le plus important cabinet d'avocats d'affaires du pays. De Mounir Majidi à Othman Benjelloun, en passant par Moulay Hafid Elalamy, le gotha des businessmen lui fait confiance.

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Hicham Naciri Crédit: Hassan Ouazzani

Enquête parue dans le n°710 de Telquel (du 25 au 31 mars 2016)

Inconnu du grand public, Hicham Naciri s’est retrouvé sous les feux des projecteurs depuis l’affaire Laurent-Graciet. L’avocat d’affaires le plus en vue au Maroc est celui par lequel le scandale a éclaté. Mandaté par le Palais pour “négocier” avec les deux journalistes français, il a enregistré leur tentative de faire chanter Mohammed VI. Ce qui lui a valu d’être convoqué comme témoin devant le juge d’instruction parisien chargé du dossier. Loué pour sa discrétion, Hicham Naciri se serait sans aucun doute passé de cette médiatisation. Sauf qu’il a fallu qu’il monte en première ligne pour défendre son client, le roi.

Quelque temps avant cette convocation, Hicham Naciri s’en tenait encore à sa fonction de soldat de l’ombre et renvoyait les journalistes en quête d’informations sur le chantage contre le roi vers l’avocat parisien de Mohammed VI, Eric Dupond-Moretti. Le message était clair : lui avait mené sa mission sans bruit, pour le reste il fallait voir avec le tonitruant Dupond-Moretti. L’homme est ainsi fait. Il fuit les médias car il gère des dossiers pour des clients sensibles. Parmi eux, Mohamed Mounir Majidi. Il a ainsi représenté le secrétaire particulier du roi lors de son procès contre le journaliste Ahmed Benchemsi. Durant les audiences, il a suivi, impassible, les vifs échanges entre les avocats des deux parties, les yeux rivés sur son smartphone. Sa retenue, en adéquation avec son style vestimentaire british, dénotait clairement dans la salle du tribunal. Il ne fallait pas attendre de Hicham Naciri qu’il plaide. Ce n’est pas son truc, contrairement à son père, Mohamed Naciri, ténor du barreau, ancien ministre de la Justice et ex-bâtonnier à Casablanca.

Interrogé par Le Monde Afrique sur son client Mounir Majidi, Hicham Naciri a déclaré que c’était “business as usual”. Il sous-entendait qu’il était avant tout un avocat d’affaires consacrant l’essentiel de son temps à conseiller les grands patrons marocains pour lesquels il est devenu incontournable. Acquisitions-fusions, investissements étrangers au Maroc, introductions en Bourse… il est aujourd’hui de tous les bons coups. Comment en est-ilarrivé là ?

Père et fils, le duo gagnant

Son diplôme de juriste conseil d’entreprise en poche en 1994, Hicham Naciri embrasse la carrière d’avocat d’affaires. De Montpellier, il atterrit à Paris où il décroche un poste au sein du cabinet d’avocats d’affaires Norton Rose Fulbright, puis rejoint Gide Loyrette Nouel. Il devient spécialiste des fusions et implantations et passe maître dans les montages juridico-financiers complexes. De retour au Maroc, en 2000, au début du nouveau règne, il rejoint son père Mohamed Naciri pour développer le cabinet familial. Rapidement, les Naciri père et fils forment un binôme complémentaire. Les tâches sont réparties : le bâtonnier s’occupe des affaires de contentieux, tandis que Hicham Naciri prend en charge le département du conseil juridique. Un pôle qui brasse les dossiers de montages juridiques et financiers pour des opérations commerciales. La dynamique d’ouverture économique qui marque le début de règne de Mohammed VI leur est favorable. Le cabinet réalise un saut quantitatif en diversifiant son portefeuille clientèle. Très vite, les grands pontes du monde des finances et de l’économie se bousculent au portillon. C’est ainsi que le cabinet Naciri représente la BMCE de Othman Benjelloun lors de l’attribution de la deuxième licence GSM en 1999, remportée par Méditel. Le montant de l’opération atteint les 11 milliards de dirhams, du jamais vu à l’époque. Une bonne affaire en appelant une autre, Hicham Naciri se voit confier la levée de fonds auprès du marché financier quand le même opérateur télécoms décide d’une augmentation de capital de 6,5 à 9 milliards de dirhams.

L’ouverture à l’international

“De son passage chez Gide Loyrette Nouel, il a conservé une approche internationale de son travail. Ayant hâte de la reproduire, il a décidé de renouer avec ce cabinet”, explique cet ancien collaborateur de Hicham Naciri. En 2003, l’association entre les Naciri et Gide Loyrette Nouel est annoncée en grande pompe. Tout le gotha des affaires est convié à la cérémonie, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, fait même le déplacement à Casablanca. Le milieu des avocats d’affaires voit d’un mauvais œil l’ambition grandissante de Hicham Naciri. “Ils ont dénoncé la validation de ce partenariat par l’ordre des avocats. Encore très conservateurs, ils ont subi de plein fouet les conséquences de la mondialisation de leur métier”, se rappelle l’un d’entre eux.

Une nouvelle ère débute pour le cabinet familial. Alors que Hicham Naciri évolue avec aisance dans cet environnement, sautant d’un avion à l’autre, enchaînant les réunions et côtoyant les top-managements des plus grandes entreprises, son père doit s’adapter à ce nouveau monde et au mode de vie des cabinets internationaux. “C’est remarquable ! On a aménagé un espace de travail dans l’avion”, confiera Mohamed Naciri à son confrère Mohamed Ziane, après un déplacement professionnel en jet privé à Errachidia.

Le partenariat signé par son fils avec le cabinet français ne bouscule pas uniquement les habitudes de Mohamed Naciri, il pousse aussi à une réorganisation des compétences. Le cabinet recrute des forces vives pour faire tourner la machine. Pour autant, Naciri junior continue à évoluer dans l’ombre de son père, le bâtonnier demeurant la caution morale et professionnelle du cabinet. “Très discret, Hicham ne se mettait jamais en avant dans les dossiers qu’il traitait”, précise une de ses anciennes collaboratrices. Le business se porte bien. Le cabinet engrange du chiffre, profitant de la synergie avec Gide Loyrette Nouel. Le cabinet français est le conseiller du constructeur automobile Renault-Nissan, qui projette l’implantation d’une usine à Tanger. Les Naciri sont logiquement sur le coup.

Une rupture mystérieuse

En 2010, Hicham Naciri et son père décrochent un contrat de “prestige”. Ils participent à l’une des plus importantes opérations financières du pays en qualité de conseil juridique dans l’Offre publique de retrait (OPR) sur les titres ONA, qu’ils accompagnent depuis longtemps. Le but ? La disparition de l’ONA, le holding royal, des radars de la Bourse de Casablanca. Définitivement, le nom de Hicham Naciri marque les esprits par le montage très sophistiqué de cette opération. “Il avait atteint son objectif, celui d’être reconnu par ses pairs”, résume cet analyste financier.

Hicham Naciri voit de plus en plus grand et met un terme en 2011 à l’association avec Gide Loyrette Nouel. “Le cabinet français aurait appris la rupture à la dernière minute, limite par voie de presse, en même temps que les employés du cabinet Naciri”, se souvient cet ancien collaborateur. En revanche, ses proches affirment qu’il aurait bien prévenu en amont Christophe Eck, associé à Gide et son ami. Toutefois, plusieurs versions alimentent la polémique autour de ce divorce. Certains avancent que “les patrons de Gide devenaient plus regardants sur les chiffres”. D’autres pensent que “Hicham Naciri a remis en question le pacte stratégique, imposant une réévaluation à la hausse de ses émoluments”. Toujours est-il que tous considèrent que “cette rupture a été vécue comme une trahison par Gide”. Contacté par TelQuel, Stéphane Puel, l’associé gérant de Gide, botte en touche. “Le monde des avocats est sujet, comme tous les univers professionnels, à de très nombreuses rumeurs et échos, souvent infondés, surtout lorsqu’il s’agit d’un cabinet tel que Gide”. Et d’ajouter : “Nous n’avons pas de commentaires à effectuer sur les propos de certains de nos concurrents ou du marché concernant nos relations avec Hicham Naciri”.

À l’heure anglaise

Le divorce avec Gide consommé, Hicham Naciri s’associe, la même année, avec le cabinet londonien Allen & Overy. C’est un beau partenariat. Allen & Overy appartient à la short-list du “Magic Circle”, un classement qui désigne les cinq firmes d’avocats d’affaires les plus prestigieuses d’Europe. Hicham Naciri convainc la majorité de son staff de le suivre dans cette nouvelle aventure. Difficile pour ces jeunes loups du droit et de la finance de ne pas trouver l’offre alléchante : Allen & Overy, c’est 525 associés, 5000 avocats et 42 bureaux de par le monde. Mais, aussi fidèles soientils, les collaborateurs de Hicham Naciri n’ont appris le rapprochement avec le cabinet anglais qu’une fois le partenariat acté. “Hicham Naciri maintenait le secret sur les décisions importantes. Tout ce que je sais aujourd’hui, c’est que les négociations ont duré près d’une année et demie”, confie un ancien de Naciri & Allen & Overy

QUI SONT SES GRANDS CLIENTS ?

Mohamed Mounir Majidi

En 2009, le président du holding royal SIGER (actionnaire majoritaire de la SNI) fait appel à Hicham Naciri pour organiser l’offre publique de retrait sur les titres de l’ONA de la Bourse de Casablanca. En 2013, Mounir Majidi confie à l’avocat d’affaires l’opération de cession de 27,5% de la Cosumar au groupe Wilmar International.

Moulay Hafid Elalamy

Le PDG du groupe Saham a été épaulé par Naciri&Associés Allen&Overy lors de la cession, en 2012, de 23% de parts sociales à la SFI (Société financière internationale, filiale de la Banque Mondiale) et au fonds d’investissement ALAC. L’opération s’est chiffrée à près d’un milliard de dirhams.

Othman Benjelloun

Le PDG de BMCE Bank of Africa s’est offert les services du cabinet Naciri, entre 2000 et 2001, pour l’accompagner dans l’acquisition de la deuxième licence GSM, attribuée à Méditel pour 11 milliards de dirhams. En 2013, il sollicite à nouveau Hicham Naciri et son staff pour l’émission d’un emprunt en eurobonds de 300 millions de dollars.

Saad Al Barrak

Hicham Naciri accompagne en 2009 le PDG de l’opérateur télécoms koweïtien Zain lors de son entrée dans le capital de Wana Corporate. Montant de la transaction: 2,8 milliards de dirhams.

Abdelmajid Iraqui Houssaini

Le président du directoire de Taqa Maroc lance en 2013 l’introduction en Bourse de sa société en se faisant conseiller par l’avocat d’affaires et son cabinet. Le montant des souscriptions s’est élevé à plus de 6,6 milliards de dirhams.

Mohamed Benchaaboune

Le PDG de la Banque centrale populaire (BCP) a été conseillé par Hicham Naciri lors de sa prise de participations croisées avec l’OCP en 2009. Une opération globale pour laquelle la BCP a déboursé 5 milliards de dirhams et l’OCP un milliard.

Miloud Chaabi

En 2009, le fondateur et président de Ynna Holding confie à l’avocat d’affaires le montage financier et juridique de la prise de participations de la SFI dans le capital d’Ynna Asment.

Abdelali Berrada Sounni

Le président fondateur du groupe Palmeraie Développement a sollicité, en 2014, les conseils juridiques de Hicham Naciri lors de l’introduction en Bourse de sa filiale Dar Saada. Le bilan des souscriptions a atteint 1,13 milliard de dirhams.[/encadre]

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