Omar Saghi - L’histoire commence avec Idriss Ier

Par Omar Saghi

La plainte est récurrente : l’histoire du Maroc ne commence pas avec Moulay Idriss. On ne parle jamais de Juba Ier et de Juba II Ptolémée. La revendication prend ensuite une teinte ethnique : l’histoire du Maroc ne commence pas avec les Arabes.

On ne parle jamais des royaumes berbères qui précédèrent les Idrissides. Enfin, dans un troisième temps, la polémique devient religieuse et idéologique : l’histoire du Maroc est réduite à son entrée dans le cadre musulman, comme si rien n’a existé avant ou à côté de l’islam au Maroc. Il ne s’agit pas seulement d’un point historiographique. En réalité, il ne s’agit même pas d’un point d’historiographie. Les historiens débattent, interprètent les nouvelles données (trouvailles archéologiques, inscriptions, manuscrits…), construisent de nouvelles hypothèses qui invalident les précédentes, en attendant qu’un nouveau paradigme les déconstruise à leur tour. Non, le débat est purement politique.

Lorsqu’on parle d’un “début” de l’histoire, on parle du début de quelque chose qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Les royaumes berbères de la Maurétanie ont régné sur les actuels Maroc du nord et Algérie occidentale pendant deux siècles environ : de la chute de Carthage, parallèle à l’essor du royaume unifié de Massinissa, jusqu’à la mort de Juba II sous Caligula (et probablement par ce dernier). D’abord unifié, ce royaume berbère s’est fragmenté au fur et à mesure que les Romains étendaient leur emprise sur la région. Très tôt, il s’est par ailleurs scindé en deux morceaux : une Maurétanie centrale (que les Romains appelleront “césarienne”) et une Maurétanie occidentale (“tingitane”). Cette dernière, qui correspond au nord du Maroc, est la dernière à survivre à l’impérialisme romain, comme protectorat, jusqu’à son annexion définitive sous les empereurs Claude et Caligula.

Mais ce royaume de Maurétanie tingitane est suivi de huit siècles d’invasions et de brassage de populations : Romains, Vandales, Byzantins et Arabes passent et repassent. Les tribus berbères elles-mêmes se déplacent : certaines, signalées dans l’actuelle Libye à tel moment, se retrouvent, deux ou trois siècles plus tard, au Maroc. Les villes meurent, renaissent, meurent encore puis disparaissent. Ce monde préislamique fait partie de l’histoire patrimoniale du Maroc. Mais dire que le Maroc date de Juba Ier, c’est jouer sur les mots. Aucune continuité idéologique ou institutionnelle n’existe entre cette époque et la nôtre.

Avec Idriss Ier, un noyau d’État est fondé. Ce noyau, exceptionnellement, vu la situation ailleurs sur le pourtour méditerranéen, il a survécu. Dynastie après dynastie, des sédimentations nouvelles s’ajouteront à cette première couche, sans interruption. Au 15e siècle, sous les derniers Mérinides, une renaissance de ferveur autour du chérifisme idrisside confirme cette direction. Dire que l’histoire du Maroc commence avec Moulay Idriss, c’est dire, exactement, ceci : à la fin du 8e siècle, l’État fondé par Idriss Ier a persévéré, continué par d’autres dynasties, sans interruptions longues. Les autres noyaux étatiques : les Banou Nekkor, les Midrarides de Sijilmassa et les Barghwata n’ont pas été continués. Ils font partie de l’histoire du Maroc comme patrimoine, mais la filiation étatique ne vient pas de là. Ce qui “commence” dans l’histoire d’un pays, c’est une conscience, étatique ou nationale.

Voilà ce que signifie “l’histoire de tel pays commence à tel moment”. Sinon, nous sommes tous enfants d’homo erectus.

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