Ta vie en l'air. Triomphe des monstres

Par Fatym Layachi

Il est 20h30. Tu as une coupe de champagne à la main. Tu es à l’ouverture d’une boutique. Tu écoutes à moitié une nana dont tu as oublié le prénom, mais dont tu connais pourtant plein de détails sordides de sa vie privée ; vous avez la même esthéticienne. Un de tes ex passe devant toi. Il te sourit. Tu fais semblant de ne pas l’avoir vu. Tu regardes les fringues accrochées sur les portants. Tout est hors de prix, rien n’est particulièrement joli, mais tout le monde trouve ça formidable. C’est à la mode. Du coup toi aussi, tu fais comme tout le monde, tu ne sais pas faire autrement. Tu es parfaitement dans ton élément.

Ta manucure est impeccable, ton sac à main hors de prix, tes talons suffisamment hauts et ton sourire ment. Tu as respecté tous les codes de l’endroit. Tu parles pour ne rien dire. Tu n’écoutes pas vraiment ce que tu entends. Le brouhaha a l’air festif. À quoi bon chercher plus ? Entourée de plein de gens que tu connais, tu te sens seule. Et puis, de toute façon, tu ne veux pas comprendre les gens. Tu ne cherches pas à te comprendre toi-même. Ton prochain ne t’importe pas vraiment. Tu te demandes ce que tu fais là. Tu es là, tu t’en contentes, mais ton esprit est ailleurs. Tu n’es nulle part en particulier. Tu es juste une façade sans fond. Tu es un trompe-l’œil. Tu es un mensonge. Et même ton maquillage finira par te trahir. Tu voudrais bien n’aimer que l’authentique, mais tu sais qu’il n’existe pas. Tu aimerais que tous les gens soient beaux. Et qu’ils sentent bon aussi. Tu aimerais simplifier le monde. Le rendre fade et aseptisé. Au moins rien ne ferait mal à ton petit cœur. Tu aimerais que tout se consomme. Ce serait plus simple de jeter les déchets. Tu ne ferais pas de tri. De toute façon, rien n’a de sens. Cette soirée est totalement insipide. Comme quoi, il ne suffit pas de servir du champagne pour qu’une fête soit parfaite. Tu t’ennuies, mais tu ne bâilles pas, tu souris. Tu es polie. Ton téléphone vibre dans ton sac. Enfin, de l’action. C’est Lui. Son nom s’inscrit sur ton écran. Il ne t’a pas appelée ! Ce serait un séisme trop puissant. C’est juste une notification : il a liké une de tes photos sur Facebook. Ça ne veut sans doute rien dire du tout. Il doit se faire chier quelque part, scroller son écran, voir défiler un fil d’actualité et liker compulsivement des statuts, des photos ou des vidéos qu’il ne prend pas le temps de regarder. Mais toi ça te suffit. Voir son nom s’afficher. Et faire battre ton cœur un petit peu plus vite. Tu souris face à un écran. Tes principes passent à la trappe. Tu te mets à penser à Lui. Tu te mets à rêver de Lui.

Tu aimerais Le voir. Tu ne saurais pas quoi Lui dire, tu perdrais tes moyens, mais au moins tu ressentirais quelque chose. Ça te changerait. Tu gardes les yeux rivés sur ton iPhone. Tu lis en diagonale le monde qui t’entoure. Les États-Unis votent ce soir. Ils choisissent l’horreur. La démocratie peut mener à tout, même au pire. C’est déjà arrivé dans l’Histoire. C’est arrivé le mois dernier dans ton pays. Les Hommes ne retiennent donc pas les leçons du passé. Les monstres gagnent du terrain partout. L’obscurité s’abat partout un peu plus. Il n’y a sans doute rien à sauver dans ce monde qui semble aller droit au chaos. Et si finalement la seule chose qui pourrait nous élever était l’amour ? Tu te surprends à avoir ce genre de pensées. Ta tête tourne. Tu as peut-être un peu d’espoir dans la vie. À moins que ce ne soit le champagne.

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