Abdellah Tourabi. Plus qu’une photo

Par Abdellah Tourabi

La photo était belle et touchante. Elle fait partie de ces images qui contiennent, malgré leur simplicité, de fortes charges symboliques et des rapports historiques complexes. Il s’agit d’une photo où l’on voit le roi Mohammed VI rendre visite à son ancien Premier ministre, Abderrahmane Youssoufi, hospitalisé à Casablanca. Le roi se penche et embrasse le front du patriarche socialiste pour lui souhaiter un bon rétablissement et lui signifier son respect et son affection. La photo, comme tout le monde le sait, a eu un succès phénoménal et suscité beaucoup de commentaires. Sur les réseaux sociaux, on s’extasiait notamment sur le caractère attentionné de la visite du roi et son geste à l’égard de Abderrahmane Youssoufi. Mais le succès de cette photo et sa viralité expriment également autre chose, qu’on sait depuis longtemps, le respect dont jouit l’ancien résistant et leader socialiste au sein de l’opinion publique marocaine. Cet intérêt est révélateur de quelques éléments.

Tout d’abord, on y retrouve l’expression d’une nostalgie pour de grands hommes politiques, qui incarnent les valeurs de courage, d’abnégation et du sens de la responsabilité. Sans les avoir jamais vraiment connus, de jeunes Marocains manifestent un respect infini, sans fétichisation ni mythologie excessives, à des hommes comme Abderrahmane Youssoufi ou Bensaïd Aït Idder, pour leur histoire de résistants à la colonisation et d’opposants à une dérive absolutiste de la monarchie pendant les années 1970-1980, mais aussi pour leur réputation d’hommes intègres et honnêtes. Des gens comme Youssoufi incarnent, à leurs yeux, un modèle disparu de militants et d’hommes d’État animés uniquement par l’intérêt public et la lutte acharnée pour faire triompher leurs idéaux et valeurs. Des modèles qui contrastent avec ce que ces jeunes observent aujourd’hui au sein des partis et des institutions, où l’on assiste malheureusement à une dégradation du niveau de l’élite politique marocaine. Cette nostalgie n’est que la traduction d’un dépit et d’un désenchantement à l’égard du personnel politique actuel.

L’autre élément qui explique la considération et la sympathie dont jouit l’ancien Premier ministre socialiste est son désintérêt total pour l’argent et son honnêteté quasi obsessionnelle. Malgré le prestige de son rang et les “opportunités” qu’il aurait pu exploiter lorsqu’il était aux affaires publiques, Abderrahmane Youssoufi est resté un homme de principes, menant un train de vie modeste, qui détonne dans un pays où la politique est perçue comme un moyen de s’enrichir et faire du business. Cette image d’homme droit, qui ne badine pas avec ses valeurs et ne les soumet pas au marchandage et aux tractations, apparaît également comme appartenant à un ancien monde. Les vertus de l’honnêteté, de l’exigence morale et du refus de la corruption et du népotisme, incarnées par Abderrahmane Youssoufi, sont celles que cherchent ardemment les Marocains dans les partis et l’élite politique présente. Tant que ces citoyens ne retrouvent pas ces vertus, ils continueront à se détourner des élections et de la vie politique nationale, et trouveront une consolation nostalgique dans la photo d’un roi embrassant le front de son ancien Premier ministre.

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