Abdellah Tourabi. Une “islamisation” de la société, vraiment ?

Par Abdellah Tourabi

Pendant la campagne électorale, un argument revenait souvent pour fustiger le PJD et lui prêter un agenda secret et des intentions non avouées. Selon ses adversaires, le parti de Abdelilah Benkirane entretient un fort désir d’“islamisation de la société marocaine” et de s’infiltrer dans les rouages de l’Etat pour imposer un projet politique (le califat)  qui dépasse les frontières du Maroc.

Si la dernière partie de cet argument, relative à la restauration du califat, est ridicule et ne mérite pas qu’on s’y attarde, l’idée de “l’islamisation de la société” est intéressante et nécessite quelques réflexions. L’histoire de la formation du Maroc, en tant que nation et Etat, repose fortement sur l’islam. Malgré la diversité confessionnelle du pays, avec une présence millénaire du judaïsme, la religion musulmane a joué un rôle de ciment et de composante essentielle de la société marocaine. Elle est présente partout : dans l’architecture, le langage, les fêtes populaires, la politique, etc. “L’islamisation de la société” ne désigne pas cette réalité, ancienne et profonde, mais plutôt le processus d’asservissement des Marocains à une idéologie reposant sur la religion pour mieux les régenter et dominer politiquement. L’islam se transforme alors, entre les mains de ceux qui l’instrumentalisent, en outil de combat politique et devient un agent de conservatisme et d’immobilisme. Or, ce processus n’est pas le fait du PJD ou des mouvements islamistes, il a été déclenché depuis une trentaine d’années par l’Etat marocain lui-même.

A la fin des années 1970, Hassan II a mené, à travers l’éducation nationale et l’interprétation de son statut de Commandeur des croyants, une large et puissante opération de “re-traditionalisation” de la société marocaine, selon les termes du sociologue Mohamed El Ayadi. Le roi défunt a façonné, au fil des années, un nouvel homo-islamicus réceptif aux thèses conservatrices. Des générations entières ont été abreuvées par des idées et des valeurs qui feront plus tard le lit de l’islamisme et prépareront leur domination actuelle. Le PJD est le résultat de ce processus, il n’en est ni l’artisan ni le démiurge, mais la création et l’héritier. Durant leur irrésistible ascension, les dirigeants du PJD, dont la majorité sont d’anciens enseignants, parlaient avec un langage et des mots entonnés et martelés dans l’école publique, par les médias et institutions religieuses dépendant de l’Etat. Le climat régional était également propice à cet état d’esprit, avec la propagande islamiste venue d’Orient et qui trouvait une écoute favorable dans les foyers marocains. L’islamisation de la société est un fait et une réalité qui précèdent l’arrivée du PJD au parlement et au gouvernement. Benkirane et ses frères n’en sont que le syndrome et la cristallisation. Ils ont su en faire un usage habile et profiter de ses conséquences. Un autre processus est en cours en ce moment, plus lent et plus intéressant à observer, celui de “la sécularisation de la société marocaine”. Il appartient à d’autres tendances de la vie politique marocaine d’en bénéficier sur le long terme. Nous y reviendrons dans une prochaine chronique.

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