À l'épreuve du temps. Le tableau du déshonneur

Par Abdellah Tourabi

“Priver les miséreux de s’éduquer, d’évoluer, d’aspirer à la perfection, juste à cause de leur pauvreté, est la consécration d’un système de castes et la preuve de l’existence d’un culte voué à l’argent, devenu l’alpha et l’oméga de notre monde. Cette situation est un déni de la démocratie. Les personnes appartenant aux classes défavorisées ont le droit à l’éducation et doivent aspirer à une bonne école publique”. L’auteur de ces lignes n’est pas un gauchiste exalté critiquant la privatisation progressive de l’enseignement, ni un commentateur contemporain ulcéré par la situation de l’éducation au Maroc, il s’agit du romancier Taha Hussein, décrivant l’état du système scolaire égyptien… en 1938.

Dans son livre L’avenir de la culture en Égypte, Taha Hussein consacre des chapitres entiers à l’école, à l’égalité d’accès à un enseignement de qualité, au rôle du secteur privé (déjà !) dans le domaine de l’éducation et à la place des établissements européens dans le système éducatif égyptien. Des questions que l’on retrouve, 80 ans plus tard, posées avec acuité et urgence au Maroc. Le grand écrivain arabe, connu pour ses idées libérales et modernistes, faisait un lien direct, à l’époque, entre démocratie et niveau scolaire des citoyens de son pays. Pendant les années 1930 où l’Égypte connaissait les prémices d’une expérience démocratique, Taha Hussein mettait en garde contre la menace d’un accès inégalitaire à l’école. Avec son style littéraire inimitable, il alertait les élites égyptiennes contre le danger d’un système éducatif qui condamne les classes populaires à l’exclusion et la médiocrité. Des préoccupations qui ressemblent aux nôtres, quand on observe l’état de l’éducation au Maroc.

C’est ainsi que, depuis quelques jours, on a vu fleurir sur les réseaux sociaux des messages de citoyens appelant à réformer l’école publique marocaine. Ces messages sont des cris du cœur et l’expression d’un mince espoir, encore permis, implorant l’État et les décideurs politiques de sauver l’école marocaine de la situation dramatique où elle se trouve. Ni les chiffres, ni les classements internationaux, ni la réalité visible à l’œil nu de notre système éducatif n’honorent notre pays et ne présagent rien de bon pour son avenir. L’accès à une scolarité de qualité est devenu le symbole même des inégalités qui minent la société marocaine et compromettent sa stabilité et son développement. On se retrouve progressivement dans un modèle ultralibéral, féroce et implacable, où l’argent est le critère déterminant qui fixe la nature et la teneur de l’apprentissage et de l’éducation. Les classes aisées ont droit à un enseignement privé exigeant et de qualité, les élèves issus des couches populaires sont condamnés à des écoles surpeuplées et sans moyens, tandis que les classes moyennes doivent s’accrocher et se sacrifier pour assurer à leurs enfants une scolarité digne et valorisante. Une situation qui nous rappelle qu’on est assis sur une poudrière, qu’il est urgent de désamorcer.

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