En Afrique, le « soft power » à la marocaine

Culture, médias, religion, migration… le Maroc déploie ses atouts pour influencer l'Afrique. Le royaume défend ses intérêts, mobilise toute une armée d'acteurs, mais dont les résultats sont difficiles à quantifier.

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Mohammed VI en Côte d'Ivoire en mars 2013. ISSOUF SANOGO / AFP

En juillet, Mohammed VI a officiellement demandé le retour du Maroc dans l’Union africaine (UA). Dans la foulée, 28 États membres ont déposé une motion pour « réclamer la suspension des activités de la RASD ». Un soutien qui résulte d’un travail de longue haleine effectué par les diplomates marocains. Mais en plus des moyens politiques classiques, le royaume a commencé depuis plusieurs années à utiliser une batterie de moyens pour influencer le continent. Sauf que l’apport de ces initiatives est très difficile à quantifier. Ces outils permettent au royaume de défendre ses intérêts, définis dans sa politique étrangère, mais peuvent aussi servir des intérêts ponctuels, comme par exemple « se faire élire en tant que membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU », estime Lélia Rousselet, chercheuse auteure de La stratégie africaine du Maroc : Un nouveau rôle pour la politique étrangère marocaine ?

Ce « soft power » qu’Ismaïl Régragui, docteur en science politique (spécialité relations internationales) auteur de La diplomatie publique marocaine : une stratégie de marque religieuse ?, définit comme étant « l’ensemble des vecteurs de puissance qui ne correspondent pas aux attributs classiques de l’État (force armée, diplomatie classique, capacité juridique…) », revêt plusieurs formes. De manière générale, l’efficacité de ce « soft power » réside dans la capacité du Maroc « à surfer sur la vague de la coopération Sud-Sud », « utilisée comme une rhétorique diplomatique », résume Lélia Rousselet.

Plusieurs ministères mobilisés

En général, un «  soft power  » est mis sur pied et manié par plusieurs départements, comme en témoigne celui de la culture par exemple. Le rayonnement de la culture marocaine à l’étranger dépend ainsi des ministères des Affaires étrangères, de la Communication, du Tourisme, des Affaires islamiques, des MRE et même du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), nous explique Ismaïl Régragui. Et d’expliciter : « En général, c’est aux ambassades bilatérales que revient le rôle d’identifier les partenariats possibles et souhaitables avec les pays d’accueil par le biais de l’attaché culturel ». Ensuite, la direction de coopération culturelle et scientifique (que nous n’avons pas réussi à joindre sur la question) au sein du ministère des Affaires étrangères se charge de demander, si nécessaire, la participation du ministère de la Culture. Il peut s’agir d’expositions ou de présences lors de festival. Aussi, en 2014, les autorités ont annoncé leur projet de construction de maisons du Maroc (Dar Al-Maghrib) à l’étranger, à l’image des Goethe Institut allemands ou Institutos Cervantes espagnols. Un tel espace existe déjà à Montréal depuis 2012.

Ce «  soft power  » culturel passe non seulement par la diffusion de la culture marocaine sur le continent, mais aussi par le financement de projets africains, à l’image de l’aide accordée par le Centre cinématographique marocain (CCM) à travers la co-production et la poste-production. Ismaïl Régragui explique : « Le producteur a le dernier mot. Il a donc un droit de vie ou de mort sur les idées qui seront diffusées ». On se souvient de l’illustration de l’affrontement Est-Ouest sur le terrain du cinéma pendant la Guerre froide.

festival international de khouribga

Affiche de l’édition 2016 du Festival du cinéma africain de Khouribga

Influencer les médias

Le «  soft power » religieux marocain est de plus en plus visible. Ainsi, le Maroc influence l’islam en Afrique, en formant des imams étrangers par exemple. Depuis trente ans déjà existe la Ligue des ouléma du Maroc et du Sénégal. Plus récemment, le royaume a mis sur pied la Fondation des ouléma africains. La venue régulière au Maroc de nombreux Africains, principalement Sénégalais, effectuant le pèlerinage de la Tidjanyia ou encore la construction de mosquées à l’étranger, participent également à l’influence du Maroc en matière religieuse.

Dans la lutte d’influence, les médias sont également de la partie. La Fédération atlantique des agences de presse africaines (FAAPA) a été créée en 2014. L’organisation, qui rassemble une vingtaine d’agences de presse officielles du continent, travaille sous la coordination de l’agence marocaine MAP, son président est d’ailleurs le Directeur général de la MAP. Cette fédération est financée par l’Etat marocain, tout comme le Centre africain de formation des journalistes, qui a vu le jour en même temps. Les deux nouvelles entités possèdent leurs bureaux… dans les locaux de la MAP. Le site de la FAAPA agrège, entre autres, des brèves d’informations continentales. En une, des publicités de Royal Air Maroc, Maroc Telecom, BMCE, un encadré nommé Newsletter Fapa Corporate qui renvoie directement… au site de l’OCP.

Les locaux de la MAP abritent l'équipe de la FAAPA.

Les locaux de la MAP abritent l’équipe de la FAAPA.

Depuis quelques années, des groupes médiatiques ont créé des filiales à l’étranger, comme par exemple Hit Radio, déclinée sur les ondes d’autres pays du continent, ou encore au groupe Eco Média (détenant L’Économiste ou Atlantic par exemple) présent au Burkina Faso et au Sénégal. Le magazine Les Afriques est édifiant en la matière. Ce média est maintenant passé entre le giron d’Abderazzak Sitail, désormais propriétaire de 70 % du groupe détenant le magazine. Selon Dominique Flaux, ancien actionnaire du média contacté par Telquel.ma, l’arrivée d’Abderazzak Sitail s’est traduite par l’adoption d’une ligne éditoriale « pro-Maroc ».

Lire aussi :  Eli, le « Monsieur Afrique » de Hit Radio qui rêve de conquérir le continent

Des étudiants africains redevables

Autre outil de « soft power » : l’éducation. Chaque année, le Maroc offre plus de 6 000 bourses pour des étudiants étrangers, d’après les chiffres de l’Agence marocaine de coopération internationale (AMCI). Ces aides financières se basent sur des accords de coopération avec les Etats étrangers. Chaque Etat bénéficie d’un quota, qui peut varier régulièrement, lors des voyages des délégations marocaines à l’étranger par exemple. Le 7 septembre, l’AMCI a ainsi annoncé que le quota de nouveaux étudiants togolais boursiers passait de 30 à 40.

Des étudiants originaires de pays subsahariens sur le campus de l'université de Rabat.

Des étudiants originaires de pays subsahariens sur le campus de l’université de Rabat. Crédit : Yassine Toumi.

De retour dans leur pays, ces diplômés peuvent s’avérer être de vrais ambassadeurs pour le Maroc : « Comme dit l’adage, on ne mord pas la main qui nous nourrit », résume Ismaïl Régragui. Ces étrangers sont souvent organisés en réseaux d’anciens élèves à travers des associations. Même, l’AMCI gère directement le Réseau des anciens étudiants du Maroc (RAEM). « Pour peu qu’il s’agisse d’une école prestigieuse, ces personnes occupent des fonctions clés dans l’establishment de leur pays respectifs. C’est à ce moment que l’affinité envers le pays de formation s’avère utile pour ce dernier » ajoute l’enseignant à Sciences Po Paris.

Dans son rapport, le groupe de travail du Sénat français sur la présence de la France dans une Afrique convoitée, ne manque pas de faire remarquer que l’AMCI est une instance « ambitieuse » étant donné que le Maroc est lui même demandeur d’aides internationales. Mais les parlementaires français consacrent tout de même une partie de leur rapport à l’influence du royaume sur le continent, intitulée « le Maroc prend le sud ».

Une politique migratoire appréciée

Le « soft power », c’est influencer la manière de penser de l’étranger, mais aussi gagner son cœur. Or, la politique migratoire marocaine y participe. Bien entendu, il serait cynique d’imaginer que ce changement de politique, maintenant plus humaniste, n’est qu’un calcul diplomatique. Toutefois, il a peut-être permis au Maroc de gagner des points auprès de certains voisins africains. Le sociologue Mehdi Alioua, président du président du groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (GADEM), en est, lui, convaincu. « La possibilité pour le Maroc de réintégrer l’UA est en partie liée à la nouvelle politique migratoire », estimait-t-il dans une interview accordée à Telquel.ma en juillet. Il y expliquait que « le Maroc a été félicité par plusieurs pays africains pour la régularisation des sans-papiers (majoritairement issu de pays africains) et pour son nouveau modèle plus humaniste de gestion des frontières face à l’Union européenne. Se montrer plus indépendant de l’UE en matière migratoire, c’est se montrer plus proche de l’UA, du moins dans l’esprit ». Et de résumer : « Pour le dire de manière un peu caricaturale, si le Maroc veut être en Afrique, il faut que l’Afrique puisse être au Maroc ! ».

Le rôle des MRE

Avant même les étrangers, la diaspora marocaine est évidemment une ambassadrice du Maroc. D’après Ismaïl Régragui, il réside ici une différence de taille entre les MRE d’Europe et d’Afrique. En Europe, « la conscience de groupe est extrêmement floue » et les parcours de Marocains qui ont réussi ne sont pas forcément mis en avant dans les médias locaux, bien au contraire. À l’inverse, « en Afrique, les MRE ne sont pas nombreux mais ils sont porteurs d’un savoir-faire, d’une valeur ajoutée, les plaçant d’emblée dans une position de force ». Les Marocains qui émigrent en Afrique sont des « cols blancs », et non plus des « cols bleus ».

Autres acteurs phare du «  soft power » marocain en Afrique : les fondations. Avec son think tank d’inspiration libérale OCP Policy Center, celle de l’OCP oriente les idées des décideurs « dont ils cherchent à avoir l’oreille », nous résume Ismaïl Régragui. Autre atout : la Fondation Anna Lindh. Son président est le conseiller du roi André Azoulay. Cette structure est donc un moyen pour le Maroc de se placer au devant de la scène en matière de dialogue inter-culturel, aussi bien auprès des partenaires africains qu’européens.

André Azoulay est le président de la Fondation Anna Lindh. Crédit : Fondation Anna Lindh.

André Azoulay est le président de la Fondation Anna Lindh. Crédit : Fondation Anna Lindh.

L’économie : le bazooka

Évidemment, le pouvoir économique est clairement à prendre en compte pour analyser la politique africaine du Maroc. Néanmoins, la diplomatie économique fait-elle partie du « soft power » ? La réponse n’est pas tranchée, même au sein des chercheurs en relations internationales. Pour Ismaïl Régragui par exemple, le pouvoir économique est une hybridation entre le « soft power » et le «  hard power » puisqu’il ne se contente pas d’envoyer des flux symboliques permettant d’infléchir le positionnement d’un Etat, mais va bien plus loin en créant des conditions d’interdépendance.

Quoi qu’il en soit, le Maroc use indéniablement de cet outil en Afrique. Cette diplomatie se manifeste d’abord par des dons (dans le domaine de l’agriculture avec la fourniture de semences par exemple). Dans ce cas : « Le receveur devient l’obligé, et on aboutit à une situation d’irréversibilité », commente Lélia Rousselet. S’ajoute ensuite l’installation d’entreprises marocaines sur le continent (banques, assurances, télécommunication, nouvelles technologies…).

« L’importance des relations économiques dans la stratégie d’influence est telle que les ministères en charge des questions économiques, financières et commerciales semblent plus impliqués dans la mise en place et le suivi de cette stratégie africaine que la direction des affaires africaines du ministère des Affaires étrangères », s’est aperçue notre source lors de ses recherches. Les premiers sont plus impliqués et davantage au courant ce qu’il se passe dans le domaine. Toujours selon cette source, un comité comprenant les grandes entreprises impliquées et plusieurs ministères se réunit tous les premiers mardi du mois. Un rituel instauré par Mohammed VI.

Mais l’arrivée de ces sociétés participe-t-elle vraiment aux bonnes relations diplomatiques ? Ou n’est-ce pas plutôt l’inverse : les bonnes relations diplomatiques étant à l’origine de l’installation d’entreprises. Les liens de cause à effet s’alimentent, d’après la chercheuse. D’autant plus qu’il existe des vases communicants entre les deux sphères économique et diplomatique. Lélia Rousselet fait ainsi remarquer que « cette congruence entre les acteurs clefs s’explique en premier lieu par une forte interpénétration entre le public et le privé dans le capitalisme marocain », avant de donner l’exemple de Moulay Hafid Elalamy. Attention, les deux domaines s’influencent dans les bons comme dans les mauvais moments. Le cercle n’est vertueux que si les deux sphères se portent bien.

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