À l'épreuve du temps. Le génie d'une époque

Par Abdellah Tourabi

Le Monde d'hier de l'écrivain autrichien Stefan Zweig est sans doute l'un des plus beaux et puissants livres du 20e siècle.

Récit autobiographique et testament intellectuel et littéraire de son auteur, écrit à la veille de son suicide, ce livre est un voyage dans une Europe heureuse et lumineuse avant que ce continent ne soit ensanglanté par les massacres de la Première guerre mondiale et que le fascisme ne le pousse dans les abîmes de la folie et de la haine. D’ailleurs, on ne peut conseiller une meilleure lecture à celui qui part en vacances, en Europe ou ailleurs. Malgré la détresse de la fin, celle d’un auteur chassé de son pays par les nazis car il est juif, Le Monde d’hier est une ode à la vie, à la culture, aux valeurs humanistes et à l’intelligence.

Les Mémoires de Stefan Zweig sont aussi une réflexion sur les conditions qui mènent une civilisation à la gloire ou à la décadence. Stefan Zweig décrit, à travers sa propre histoire, comment Vienne était un centre urbain qui exsudait l’amour de l’art, de la culture et de la beauté. Un exceptionnel effet d’émulation préside à cette situation. De jeunes hommes, appartenant à la même génération, se sont adonnés à une concurrence saine en partageant les valeurs d’excellence et de recherche de la perfection. Le génie individuel a eu la possibilité d’éclore parce qu’il était servi par l’esprit d’une époque et porté par des groupes et des cercles en compétition, mais aussi en permanente interaction. On voit alors, dans cette Vienne décrite par Zweig, de grands noms de la science, de la culture et de l’art (Sigmund Freud, Arthur Schnitzler, Klimt, Robert Musil…) se lier d’amitié, fréquenter les mêmes endroits et s’influencer mutuellement. L’âge d’or d’une époque n’est que le produit de cette émulation. C’est ainsi qu’on retrouve cet esprit, toutes proportions gardées évidemment, dans le Maroc des années 1960-1970. Une atmosphère collective et encourageante pour la création s’était emparée de jeunes esprits et les a poussés à produire ce qui restera de plus reluisant dans l’histoire du Maroc contemporain. Dans le domaine de la pensée, Mohammed Abed El Jaberi répondait à Abdellah Laroui dans la presse et dans des livres, en musique Nass El Ghiwane rivalisaient avec Lemchaheb, et, sous la houlette de Tayeb Saddiki, se regroupaient les talents les plus prometteurs du théâtre et du cinéma. Chaque période produit ses propres valeurs, son éthique et ses vertus primordiales qui peuvent mener à l’apogée ou au déclin, à l’épanouissement des esprits brillants ou à la sclérose des intelligences.

La nature de l’éducation et le goût pour la culture et l’art sont déterminants à cet égard. Il est intéressant de lire les passages écrits par Zweig dans son livre, où il explique comment la génération à laquelle il appartenait a été métamorphosée et touchée par une grâce divine quand elle a commencé à considérer la lecture et l’écriture comme les activités les plus prisées et valorisées. Le visage d’une société et d’un monde a changé quand de jeunes adolescents autrichiens se mettaient à compulser des fournées d’ouvrages et rêvaient de publier à leur tour des romans et des poèmes. Espérons qu’une telle envie puisse s’emparer un jour des jeunes Marocains.

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