Ta vie en l’air. “On ne parle pas de ça”

Par Fatym Layachi

Si ta vie était un long fleuve tranquille, le lundi, ce serait ravioli. Mais comme ta vie ressemble plus un oued mouvementé et imprévisible, le vendredi, c’est couscous, estomac repu et prises de tête en famille. Et il n’y a pas de raison que le déjeuner d’aujourd’hui échappe à la règle. Il est midi et quarante sept minutes quand tu débarques chez ta tante. La table est dressée, les serviettes bien pliées et tout le monde est là. Des embrassades, des comment tu vas, et l’odeur des légumes qui parfume toute la maison : il est l’heure de manger !

Chacun s’assoit et déplie sa serviette. Te voilà donc partie pour le déballage hebdomadaire. Il se trouve que ton oncle vient de terminer la lecture d’un bouquin sur l’un des muftis d’Al Azhar. Il a l’air absolument passionné et, du coup, il a très envie d’en parler. Il a aussi très envie de parler de l’évolution de la religion, des perspectives d’avenir. Ta mère a l’air subitement très intéressée par le sujet, la curiosité naturelle de ta tante lui fait poser des questions, et toi, tu n’es jamais contre un brin de causette tout en arrosant ta semoule de sauce. Toutes les conditions nécessaires à une discussion semblent réunies. Mais ton cousin ne semble pas du tout de cet avis. Il coupe net la conversation. Pourquoi ? Parce qu’“on ne parle pas de ça”. Ah bon ? Tu découvres donc qu’il y a des sujets tabous dans ta famille ; et “ça” en fait partie. La religion donc. Tu as beau tourner la chose dans tous les sens tu n’arrives pas à comprendre pourquoi on ne pourrait pas parler de religion. Tu te dis que ça pourrait être sain d’en parler. Non, tu ne fais pas l’apologie de la laïcité, qui d’ailleurs n’est pas synonyme d’athéisme, contrairement à ce que pensent ton cousin et la plupart de ses potes. Et, non, tu n’es absolument en faveur d’aucune perdition ou d’une quelconque déliquescence de la société et de ses valeurs morales. Tu es croyante. Ça fait partie de toi, de ta manière d’être, de ta manière de parler. Tu dis “au nom de Dieu” avant ta première bouchée de couscous. Tu dis “louange à Dieu” quand tu reposes ta fourchette. Tu es à la grâce de Dieu pour ton éventuel rendez-vous du lendemain et tu préfères attendre que Dieu apporte la guérison plutôt qu’un hôpital à l’hygiène douteuse.

Mais tu te demandes pourquoi on n’arrive pas à avoir de discussion. Pourquoi on n’y arrive plus ? L’époque serait-elle plus pieuse ? Plus spirituelle ? Tu n’en as pas vraiment l’impression. Avoir une marque sur le front c’est très en vogue ; faire preuve de compassion à l’égard de son prochain beaucoup moins. Tu ne sais pas trop si c’est Malraux ou un autre esprit éclairé qui a pu prédire que “le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas”, mais tu adorerais que ce soit vrai. Toi, la spiritualité, tu trouves ça très bien. Ça devrait apaiser, permettre de prendre du recul, s’élever quoi ! Et, pour le coup, tu te dis qu’on en aurait bien besoin. Bien sûr, la religiosité tu en vois partout : en autocollants à l’arrière des voitures et en fond sonore dans la rue. Mais ce n’est pas pour autant que tu ressens un quelconque apaisement. Bien au contraire. Et dire qu’on s’agenouille cinq fois par jour au nom de la miséricorde ! On pourrait peut-être commencer par essayer d’en faire preuve au quotidien. Ce débat n’aura donc pas lieu aujourd’hui. Vous allez manger en échangeant des banalités. Tu sortiras de table à quinze heures trente-quatre. Ton cousin n’ira pas bosser cette après-midi. Il a besoin de faire une sieste. Le mélange semoule et lben donne déjà suffisamment de travail à son estomac fragile. Il va passer l’après-midi allongé. Il va se servir de la prière comme prétexte. Et bien évidemment, personne ne trouvera à y redire. Qui oserait remettre en doute une excuse sacrée ?

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