A l'épreuve du temps. Foule peu sentimentale

Par Abdellah Tourabi

C’est probablement l’une des idées les plus connues de l’histoire de la philosophie politique : pour sortir de l’état de nature, celle de la guerre de tous contre tous, et où chaque individu est un ennemi potentiel de l’autre, les hommes ont créé l’État et se sont pliés, volontairement, à son pouvoir.

Le philosophe anglais Thomas Hobbes est celui qui a le mieux développé cette idée au 16e siècle, pour expliquer la nécessité de l’État et légitimer son autorité. Les hommes, capables du meilleur comme du pire dans leur état de nature, ont cédé leur pouvoir individuel à celui de la collectivité incarnée par l’État. Au lieu de se venger personnellement quand ils subissent une injustice, fixer unilatéralement ce qui relève du bien et ce qui appartient au mal, ils ont délégué cette autorité à la loi et à une instance abstraite et suprême qui s’en charge. Ils ont accepté la soumission à l’État pour avoir sa protection. Sinon, chaque homme sera “un loup pour l’homme”, selon la fameuse formule de Hobbes.

Ce loup violent et sournois, qui agit en meute pour agresser et blesser les plus faibles et sans protection, on l’a aperçu et on l’apercevra encore au Maroc. Il est dans ces images et vidéos qui reviennent souvent, où l’on voit une foule s’acharner sur une femme, un homosexuel ou un couple qui s’embrasse dans la rue. Il est dans cette fièvre violente et excitée qui pousse chaque quidam à penser qu’il est le bras vengeur de la morale. Car qu’est-ce qu’il y a, sur les images de Béni Mellal ou celles de Salé, à part une horde de loups en action dans un espace où l’État n’existe plus ?

Cette violence, d’une foule jeune et masculine, s’exerce sur les fragiles, les minorités et les précaires. Elle vise souvent les femmes et les homosexuels, éternelles victimes expiatoires d’une société désorientée. Elle est de la nature de toute brutalité lâche et mesquine : implacable avec les faibles et inexistante quand elle est face aux puissants. La violence de la foule, telle qu’on l’a vue dans l’agression des homosexuels à Fès et Béni Mellal, est aussi l’expression d’un fantasme de virilité. On pense alors qu’un homme, un mâle fier et digne, doit porter sur ses épaules la mission de corriger les torts. “Sommes-nous des hommes ou des femmes pour accepter ce Mounkar ?” est le cri de ralliement d’une foule en expédition pour malmener des homosexuels.

La religion et les bonnes mœurs ne sont que le prétexte et le vernis moral de cette poussée d’hormones. Pour le cas de Béni Mellal, où des gens ont fait irruption dans la maison de deux homosexuels, il est utile de rappeler que la majorité des ouléma sont d’accord que les maisons ont leur sacralité, et que personne ne peut y entrer même pour redresser un tort. “Un vice exercé dans le privé ne porte préjudice qu’à celui qui le fait”, rappelle souvent une règle religieuse. Ces images d’une foule en délire sont des signaux d’alarme sur le sort qui attend un pays si le pouvoir de son État s’effondre et si sa loi n’a plus aucune autorité pour la faire respecter. Un retour à l’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme et où le plus fort l’emporte toujours.

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