A contre-courant. Les yeux verts de nos femmes

Par Omar Saghi

En 1985, le portrait d’une jeune afghane aux yeux verts, à la Une du National Geographic, avait beaucoup fait pour la cause des réfugiés afghans. En 2014, la photo d’une fillette yézidie aux yeux bleus a fait le tour du monde, sensibilisant la communauté internationale à la situation de sa communauté.

Steve McCurry, auteur du premier cliché, et Youssef Boudlal, auteur du second, sont de courageux et talentueux reporters-photographes. Sharbat Gula, l’Afghane de 1985, et l’enfant anonyme de 2014, témoignent de la tragédie du Moyen-Orient.

Cependant, une vérité inconfortable gît sous les tirages : ces yeux verts, ces cheveux blonds et ces yeux bleus ont beaucoup fait pour le succès de ces clichés. Ce n’est pas la première fois que des photos d’enfants, curieusement blonds (là où le phénotype blond est minoritaire), sont mis en avant dans des situations de crise. Le petit Kosovar, le petit Kurde ou la petite Afghane se doivent d’être blonds pour attirer l’œil. Normal, on s’adresse en priorité à la communauté internationale (autre nom de l’ordre juridique occidental), et de telles situations supposent le recours à des stratégies mimétiques. Une petite victime noire ou brune est une situation dommageable, une petite victime blonde est une insulte à l’ordre du monde. L’aide internationale suppose l’identification.

Cette situation est symétrique à une autre : pour attirer non pas l’aide ou la pitié de l’Occident, mais sa curiosité touristique, on joue cette fois-ci sur le maximum de différentiel ethnique, quitte, là encore, à forcer la réalité. Le Turc doit être basané et moustachu, le Marocain noirâtre et enturbanné pour intéresser la pulsion exotique. Le tourisme international suppose l’altérité.

Cette aliénation internationale a toujours un pendant national. Regardez nos publicités, regardez le visage des enfants : le phénotype promu est de type européen (il y a, depuis quelques années, un très léger changement). Le consommateur local doit s’identifier à une image fausse de lui-même. Depuis quelques années, Internet a relayé cette aliénation, avec par exemple ces blogs listant les supposées plus belles femmes marocaines (ou maghrébines, ou berbères, ou du Haut, ou de l’Anti, ou du Moyen-Atlas, etc.) : elles ont toutes massivement des yeux verts.

Double aliénation. Se corriger sans cesse, pour ressembler, sans jamais y parvenir totalement, au référent suprême, l’Occidental, mais le maître peut changer, hier arabo-islamique moyen-oriental, demain chinois ou indien, qui sait ? Et s’éloigner sans cesse de ce référent lorsque l’économie l’exige. L’industrie touristique, à cet égard, suppose le maximum de distance. On aboutit au pays semi-occidental type : ses publicités, ses séries télévisées, ses présentateurs et acteurs, bref son image intérieure, sont faits d’yeux bleus et de cheveux blonds. Quant à l’image qu’il promeut à destination de ses partenaires occidentaux, elle est farcie de palmiers factices, de dromadaires introuvables, de bédouins inexistants… Maroc, mais aussi Mexique, ou Turquie, ou Liban.

S’agiter dans des danses folkloriques, grimé d’habits depuis longtemps remisés dans les musées ethnologiques, la peau de préférence noircie à la suie, voilà pour le touriste ou le partenaire “culturel” occidental ; se farder de poudre blanche et de lentilles de contact colorées, voilà pour le public local, pour qu’il n’oublie pas la couleur de la hiérarchie ; et mobiliser les rares têtes blondes dont on dispose, lorsqu’il faut quêter le soutien armé du maître.

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