Ta vie en l'air. Rendez-vous hebdomadaire

Par Fatym Layachi

Tous les vendredis depuis que tu es en âge de manger autre chose que du Cérélac, tu manges du couscous en famille.

Et tous les vendredis, tu prends bien soin d’éviter tant les navets que les phrases mesquines de ta cousine. Si encore il n’y avait qu’elle. De l’actif agressif au passif moyennement bienveillant, tes déjeuners en famille arborent tout ce que la psychologie moderne compte de relations dysfonctionnelles larvées. Ta famille, c’est cette entité qui t’exaspère autant qu’elle t’attendrit. Tu lui ressembles autant que tu aimerais la renier. Tout le monde ne parle pas le même langage mais chacun fait semblant de comprendre l’autre. Tout se sait mais rien ne se dit. Tu baignes donc dans un milieu qui aime les euphémismes. À bien y regarder, ta famille ressemble un peu à ce pays: elle est plurielle, cosmopolite, protéiforme, singulière, agaçante, indéfinissable et attachante. Il y a forcément des désaccords et des remarques déplacées, mais rien qu’une bonne sieste digestive ne puisse régler.

Et dire que certains ne partagent un repas, terreau idéal pour s’engueuler, qu’une fois par an. Toi, tu as ta dose hebdomadaire. D’habitude c’est à la bonne franquette que vous déjeunez. Vous vous serrez autour d’une table. Vous parlez trop fort et mangez trop vite. Mais aujourd’hui, madame ta tante reçoit les beaux-parents de son fils. Les tables sont nappées, l’argenterie est sortie. Le lben est en carafe, le vin au frais. Les tabliers des femmes de ménage sont repassés. Les beaux-parents arrivent. Madame sourit et scrute pour voir si tout est impeccable. Monsieur se contente de dire bonjour en jetant un regard sur ton décolleté. Après les bises, les félicitations pour les dernières naissances et les visages concernés pour les oncles malades, le déjeuner est servi. Les discussions sont légères et courtoises. Ce n’est pas à seize, répartis sur deux tables et tous bien trop occupés à marier la courge et les pois chiches, que vous allez parler de la reconstruction de l’Irak. Les discussions sont donc comme elles doivent être. Jusqu’à ce que le cousin perfide –tout le monde en a un- lance une petite pique l’air de rien. Il se ressert un peu de raisins secs, complimente sa tante sur sa cuisine et rebalance sa petite phrase, au cas où quelqu’un l’aurait mal entendue.

Qu’il se rassure, le mot “héritage” était clairement audible. La maîtresse de maison essaie de faire diversion. Elle a très envie d’essayer le couscous au quinoa. L’invitée approuve et parle des bienfaits des céréales pour meubler le silence. Ton oncle tente aussi autre chose. “Alors cette grève générale?” Mais le syndicalisme, autour de cette table, tout le monde s’en fout. Ton cousin insiste. Tu te demandes pourquoi il a subitement envie de parler de cette sombre histoire d’arnaque à l’héritage qui date d’il y a quinze ans, en plein repas et devant des invités. Il a mal retenu la leçon du linge sale qui ne se lave pas en public. Et forcément, comme une cocotte-minute avec trop de pression, la dispute éclate. Une sombre et vénale parodie de tragédie grecque. Sans l’ouzo pour faire tourner la tête mais avec du lben pour bien cimenter l’estomac. Les beaux-parents sont un peu mitigés, entre tentation irrépressible de bergueg et regards timides que la bienséance impose. La prochaine fois qu’ils viendront, ils ne seront plus considérés comme invités. On pourra s’engueuler devant eux, et bientôt, si Dieu le veut, avec eux! Ils font partie de la famille maintenant. Plus qu’un mariage, un bon déballage crée des liens.

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