Edito. Docteur État et Mister Makhzen

Par Abdellah Tourabi

Dans son fameux roman, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde, l’écrivain écossais Robert L. Stevenson raconte une histoire de schizophrénie et d’inconstance. C’est le récit du Dr Jekyll, un gentleman londonien charmant et brillant, respecté par son entourage, philanthrope qui n’hésite pas à assister les pauvres et les nécessiteux. Un modèle d’homme de vertu et de qualité. Mais, la nuit, ce bon docteur se transforme, mue et devient M. Hyde : un être pervers, violent et sans scrupule. Le combat est toujours engagé, à l’intérieur de cet homme, entre l’intelligence, la finesse et la rationalité d’un côté, et la brutalité, le vice et les pulsions irrépressibles de violence de l’autre. Quand on lit ce roman, ou si en on connaît l’histoire, on ne peut s’empêcher de penser à l’État marocain et à son dédoublement. Cet État est l’un et son contraire, la chose et son opposé, le poison et son antidote. Le brillant et subtil Docteur État, rattrapé par ses démons, et son côté obscur, se transforme en Mister Makhzen.

 

Cet État est capable de prendre les décisions les plus intelligentes, celles qui donnent l’impression qu’on est sur la bonne voie, qu’on marche sereinement vers la démocratie, le respect des droits de l’homme et de la modernité. Il traverse les tumultes du Printemps arabe en douceur, sans violence ni effusion de sang, il réforme la Constitution, fait passer des lois nécessaires et audacieuses. Il a le sens de l’équilibre et de l’intérêt public. Et soudain, Mister Makhzen prend le dessus et éclabousse tout. Il se met à commettre les actes les plus incompréhensibles et irrationnels. Il réprime, sans motif valable, des manifestations sans grand enjeu politique, s’acharne sur des associations et intimide leurs militants, s’entête à harceler des personnes qui ne partagent pas ses points de vue. Avec son côté bourrin et obsessionnel, il offre à ses adversaires les meilleurs arguments pour mettre à mal tout ce que son double, sensé et raffiné, s’est échiné à construire.

 

C’est probablement cette dualité qui nous permet de comprendre comment on arrive à créer des affaires qui nuisent à l’image du Maroc (lire le dossier p.22). Des cas qui auraient pu être traités sereinement sont devenus des boulets et des épines dans le pied de l’État marocain. Des affaires comme celles de l’historien Maâti Monjib ou du journaliste Ali Lmrabet, victimes d’entêtement stérile et absurde des autorités publiques. L’hubris du Makhzen, son orgueil aveugle et son acharnement lui font croire qu’il est face à des fourmis qu’il peut écraser facilement. Sauf qu’il participe à donner à ses opposants une stature de héros. On a vu, dans le passé, comment la décision d’assigner à résidence Cheikh Abdeslam Yassine l’a transformé en saint et en martyr auprès de ses disciples et participé au renforcement de son mouvement. Ces erreurs sont parfois exploitées par des imposteurs, avides de gain et de célébrité, qui paradent sur les médias étrangers et présentent le Maroc comme une sombre dictature. Mister Makhzen est ainsi le pire ennemi du Docteur Etat, son fossoyeur et celui qui le tire vers les abîmes.

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