Edito. Question de priorité

Par Abdellah Tourabi

A chaque débat, manifestation ou mobilisation autour des libertés au Maroc, une question revient : Est-ce que c’est une priorité ? On avance alors qu’il y a des choses plus graves qui méritent d’être défendues en premier, que l’état de nos hôpitaux et nos écoles est plus crucial que la longueur des jupes, qu’assurer un toit et un emploi à la majorité des Marocains est plus important que de soutenir les droits des minorités et que lutter contre le Makhzen est plus primordial que de dénoncer les bouffées de conservatisme dans notre société. Ces arguments semblent être logiques et sont souvent animés par de bonnes intentions. Néanmoins, ils méritent quelques remarques. Tout d’abord, les mobilisations et les causes à défendre sont essentiellement des choix individuels. On dénonce, on manifeste ou on adhère à un groupe en fonction de ses sensibilités personnelles, ses dispositions et ses préférences. Chacun est libre de choisir ses propres engagements. Il n’existe pas d’autorité qui délivre des certificats de bon militantisme ou qui fixe les calendriers et les agendas des mobilisations. Fort heureusement, d’ailleurs. Dans une société qui a vécu des décennies de répression et d’inhibition politique, toute appropriation de l’espace public ou expression d’initiative citoyenne est bonne à prendre. L’apathie et l’indifférence sont les adversaires de la démocratie, contrairement à la prise de parole et l’action collective.

Quant à la supériorité de certains droits et libertés par rapport à d’autres, ce débat est complètement ridicule et archaïque. Il rappelle la vieille distinction si chère à l’extrême gauche et aux communistes des années 1960 et 1970. Pour ces derniers, les droits économiques et sociaux sont plus importants que les droits politiques et civils. Selon cette idée, les libertés individuelles sont de nature bourgeoise et ne profitent qu’à une minorité de privilégiés. Les déshérités et les laissés-pour-compte ne sont pas concernés immédiatement par ces libertés. Car, d’après cette logique, à quoi sert d’être libre de s’exprimer si on n’a pas reçu le bon enseignement pour pouvoir le faire, et pourquoi voter quand on vit dans la misère et la pauvreté ? Cette hiérarchie des libertés et des droits a trouvé son application dans certains régimes, notamment dans l’ancien bloc soviétique, et le résultat était une catastrophe : ces pays n’ont été ni libres ni développés. Dans un pays comme le Maroc, où on avance tant bien que mal sur le chemin de la liberté et de l’émancipation, tout droit arraché est un acquis à préserver. La bataille est très longue et se gagne par petits bouts et sur plusieurs fronts. Cette bataille doit être menée contre deux adversaires liberticides : l’autoritarisme et le conservatisme. Les deux, quand ils ne sont pas alliés et s’exercent par le biais de la loi, sont les principales menaces qui planent sur l’exercice des droits et des libertés au Maroc.

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