Edito - La mort de l’école publique

Par Abdellah Tourabi

L’histoire se passe au siège d’une association influente et respectable. D’anciens ministres, des universitaires, des médecins et autres cadres supérieurs sont réunis pour discuter de la situation de l’enseignement public au Maroc. Pendant les débats, tout ce beau monde s’accorde à considérer qu’il s’agit d’une catastrophe et qu’il faut sauver ce secteur. Une jeune cadre prend la parole et demande d’effectuer un sondage rapide auprès de la soixantaine de personnes présentes à la réunion.  A la première question, « Qui d’entre vous est passé par l’école publique ? », tout le monde, sans exception, a levé la main.

La jeune fille pose alors une deuxième et dernière question : « Et maintenant, qui parmi vous a placé son enfant dans une école publique ? ».  Trois ou quatre personnes ont répondu l’avoir fait, tandis que l’écrasante majorité ont avoué préférer placer leurs enfants dans des écoles privées. On aurait tort de les blâmer ou de leur reprocher ce choix. L’école publique est un grand cadavre à la renverse, qui a connu une agonie lente et douloureuse. Sans mythifier le passé ni évoquer un âge d’or qui n’a jamais existé, cette école accomplissait plus ou moins sa mission. Une grande partie des enseignants croyaient profondément en leur rôle et fonction. Il s’agissait pour eux d’un sacerdoce, d’une obligation de transmission du savoir et de l’éducation. En dehors des établissements étrangers et d’une poignée d’institutions privées, l’école publique était le lieu où l’on s’orientait naturellement pour apprendre et se former. Le secteur privé était même le point de chute des cancres et des recalés. Mais aujourd’hui, les tendances se sont inversées. Les parents se sacrifient pour mettre leurs enfants dans des écoles privées, dont les frais n’arrêtent pas de s’envoler. La mort de l’école publique au Maroc est le signe d’un fait encore plus grave et préjudiciable à long terme : la fin de la mixité sociale. Il y a encore quelques années, l’école publique était l’endroit où se côtoyaient les fils de notables et les enfants d’ouvriers. L’auteur de ces lignes se rappelle de son lycée public, où toutes les classes sociales se confondaient et se mêlaient. Devant le tableau noir s’estompaient les différences, le temps d’un cours ou d’un examen. Habitants de bidonvilles ou de villas, classe moyenne et lumpenprolétariat, descendants de paysans ou fils de bonne famille se retrouvaient tous dans un même espace, neutre et rassembleur. Aujourd’hui, l’école est devenue un marqueur de ségrégation sociale. Les murs des établissements scolaires sont devenus des murs de séparation entre les classes. Les pauvres restent entre eux, les rejetons de cadres se fréquentent en cercle restreint et les gosses de riches sont dans leur monde. On cohabite dans un même pays, sans se côtoyer, ni se connaître. Triste sort pour une si belle institution.

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